© Mars Films
Fleuve noir

Fleuve noir

de Erick Zonca

  • Fleuve noir

  • France2018
  • Réalisation : Erick Zonca
  • Scénario : Erick Zonca, Lou de Fanget Signolet
  • d'après : le roman Une disparition inquiétante
  • de : Dror Mishani
  • Image : Paolo Carnera
  • Décors : Djamil Mostefaoui, Christophe Couzon
  • Costumes : Nathalie Benros
  • Son : Nicolas Cantin
  • Montage : Philippe Kotlarski
  • Musique : Rémi Boubal
  • Producteur(s) : Olivier Delbosc, Christine de Jekel, Émilien Bignon, Jacques-Henri Bronckart, Olivier Bronckart, Philippe Logie
  • Production : Curiosa Films, Films Distribution
  • Interprétation : Vincent Cassel (François Visconti), Romain Duris (Yann Bellaile), Sandrine Kiberlain (Solange Arnault), Élodie Bouchez (Lola Bellaile), Charles Berling (Marc), Hafsia Herzi (Chérifa), Lauréna Thellier (Marie), Sadek (policier), Christophe Tek (Lili)
  • Distributeur : Mars Films
  • Date de sortie : 18 juillet 2018
  • Durée : 1h53

Fleuve noir

de Erick Zonca

Balance ton corps


Balance ton corps

Une drôle de tension habite ce Fleuve noir d’Erick Zonca. Visconti, un commandant de police, bad lieutenant à imperméable incarné par Vincent Cassel, essaie de prouver la culpabilité de Bellaile, un improbable professeur de français campé par Romain Duris, voisin d’une famille dont le jeune fils a subitement disparu. Cette intrigue policière, plus sordide qu’il n’y paraît, n’en est pas uniquement la cause. Cette tension palpable tient également d’une atmosphère électrique qui règne entre les comédiens : de la crispation peut se lire sur leurs visages et tous semblent jouer sur une corde raide, proches du point de rupture. À travers l’enquête erratique menée par ce flic borderline, qui boit, qui frappe, qui hurle et qui viole, et les délires méta d’un aspirant écrivain pensant trouver matière à son roman en manipulant la réalité autour de lui, Erick Zonca, en tant qu’auteur et – de ses propres aveux – ex-alcoolique, semble s’être lui-même dédoublé. La distinction entre ses avatars à l’écran et le réalisateur devient, à mesure que les névroses inavouables de ces deux personnages se révèlent, de plus en plus difficile à déterminer. Cette ambiguïté est sans aucun doute l’un des aspects les plus intéressants de Fleuve noir. Erick Zonca, dans une fièvre schizophrénique, fait s’opposer deux penchants qui, bien qu’éloignés de toutes parts, font progresser chacun à leur manière le récit. Le premier, un enquêteur cabossé et monstrueux qui n’hésite pas à harceler des suspects ou des témoins pour obtenir des informations précieuses, y parvient par l’entremise de sa goujaterie et de sa grossièreté. Le second, ce professeur doté d’une étrange carrure robotique, participe quant à lui autant à cette progression via ses fantasmes délétères et ses désirs de manipulation : il sera, malgré lui, à l’origine de la résolution de l’enquête.

Terrain glissant

Doit-on alors penser Fleuve noir comme l’exutoire thérapeutique de son auteur ? Ou faut-il le prendre, plus prosaïquement, comme un polar noir au sein duquel s’est plongé une personnalité troublée ? Adapté du roman de l’Israélien Dror Mishani, Une disparition inquiétante, dont il reprend partiellement la trame tout la transposant au decorum francilien contemporain, Fleuve noir ne donnera aucune réponse précise. Et ce n’est pas son scénario, pontifiant et habité d’un sérieux embarrassant (face auquel on finit par rire nerveusement), qui nous encouragera à y voir plus clair : la façon dont les figures monstrueuses de Zonca passent leur temps à se renvoyer leurs névroses enlise le film dans une lourdeur malsaine, où tout est bon pour enfoncer un clou déjà profondément ancré dans des plaies béantes. Le petit jeu de dupes auquel se livrent Visconti et Bellaile, en plus de la tension et du désordre régnant à travers les corps des personnages comme de leurs interprètes, n’avaient sans doute pas nécessairement besoin d’être alourdis par des pirouettes scénaristiques affligeantes. En bout de course, Zonca tentera même de changer le trouble de son Fleuve noir en une leçon de consentement ambiguë. Les femmes de son film, bafouées, malmenées et terrorisées en permanence, y acceptent la fatalité de leur sort pour mieux se protéger du mal et de l’horreur, dont elles sont montrées comme étant, en partie, complices voire responsables. Soit un final franchement périlleux pour un film qui passait déjà le plus clair de son temps à crapahuter en terrain glissant. L’énergie avec laquelle les personnages de Zonca s’approprient l’espace, le traversent ou l’observent – descente dans des caves morbides, gesticulations désordonnées lors des interrogatoires, regards roublards et voyeuristes vers ou depuis des fenêtres – permettra cependant de suivre avec enthousiasme ce scénario pour le moins accablant.

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