Fraise et chocolat
Fraise et chocolat
    • Fraise et chocolat
    • (Fresa y Chocolate)
    • Cuba, Espagne, États-Unis, Mexique
    •  - 
    • 1993
  • Réalisation : Tomás Gutiérrez Alea, Juan Carlos Tabío
  • Scénario : Senel Paz
  • d'après : le conte El Bosque, el Lobo y el Hombre Nuevo
  • de : Senel Paz
  • Image : Mario García Joya
  • Son : Germinal Hernández
  • Montage : Miriam Talavera, Osvaldo Donatien
  • Musique : José Maria Vitier
  • Producteur(s) : Camilo Vives, Frank Cabrera, Georgina Balzaretti
  • Interprétation : Jorge Perugorría (Diego), Vladimir Cruz (David), Mirta Ibarra (Nancy), Joel Angelino (l'Allemand), Francisco Gattorno (Miguel), Andrés Cortina (le prêtre)
  • Distributeur : Tamasa Distribution
  • Date de sortie : 8 août 2018
  • Durée : 1h51

Fraise et chocolat

Fresa y Chocolate

La sortie étalée sur 1993 et 1994 de Fraise et chocolat fit à l’époque l’objet d’une mini-détonation dans le monde du cinéma. Auréolé de récompenses et croulant sous les nominations (dont une aux Oscars à la portée toute symbolique), le film devenait alors la vitrine d’un cinéma cubain trop longtemps exclu des circuits de diffusion traditionnels. Mettant en scène la rencontre fortuite puis l’amitié naissante entre un homosexuel érudit et un jeune communiste exalté dans le Cuba de 1979, le film prend au départ les atours d’une plaisante comédie de mœurs mâtinée d’un discours prônant la tolérance et l’acceptation des différences. Cependant, s’arrêter à ce premier constat ne serait pas rendre justice au travail de Tomás Gutiérrez Alea (cinéaste « officiel » du régime à qui l’on doit le très beau Mémoires du sous-développement sorti en 1968) car sous ses airs de film léger, Fraise et Chocolat offre un écho passionnant à la crise politique que traversait Cuba au début des années 1990. Isolée sur le plan économique depuis la chute du bloc communiste, contrainte de s’ouvrir au tourisme pour faire rentrer des devises, l’île voit la nécessité d’adoucir son image de dictature intransigeante. Adapté de la nouvelle de Senel Paz, le scénario – récompensé au festival de La Havane – aborde alors un certain nombre de sujets tabous pour le public de l’époque, au point qu’on parla dans le pays d’un avant et d’un après Fraise et Chocolat : en entrecroisant la question de l’homosexualité (puis par extension, celle du machisme et de la place de la femme dans la société cubaine) et des doutes qui gagnaient les désillusionnés de la révolution castriste, le film surprit par son audace à défier la censure et doit vraisemblablement son existence au fait d’avoir été porté par son respectable réalisateur – ici secondé par Juan Carlos Tabío en raison de graves problèmes de santé.

La certitude du désir

Le film s’ouvre sur une scène d’une belle sensualité : le jeune David amène sa petite amie dans un hôtel de passe dans l’espoir de lui faire l’amour et se montre de plus en plus entreprenant. Mais tout ne se déroule pas exactement comme prévu, la jeune femme se dérobe à la promesse d’un amour passionnel puis préférera s’engager par pur intérêt avec un homme bénéficiant d’une meilleure situation. Cette blessure dont souffre David irriguera le reste du récit : méfiant, il se rabat alors sur ses certitudes idéologiques, engagé aveuglément dans la défense d’un idéal qui ne tolère pas les errances. Sa posture en rencontrera une autre, celle de Diego, artiste ouvertement homosexuel, surjouant son côté dandy et pas à une manipulation près pour réduire l’autre à un pur objet de désir. D’abord circonscrite à cette confrontation, le film semble se limiter à vouloir offrir le portrait d’une société divisée où les relations humaines sont sans cesse cadenassées par la raideur du régime politique. Pour autant, en jouant sur les espaces, les intérieurs et la promiscuité permanente qui prive tout le monde d’une intimité (qu’elle soit idéologique, sexuelle ou sentimentale), la mise en scène rassure immédiatement sur sa capacité à dépasser le canevas de départ pour offrir une réflexion nuancée, à la fois critique et nostalgique, de la société cubaine. Peu à peu, le scénario – qui repose au départ sur un principe d’opposition tellement évident qu’on pressent rapidement quelles lignes seront amenées à bouger – se mue en émouvant double récit d’apprentissage. Au contact l’un de l’autre, David et Diego vont apprendre à s’ouvrir à la diversité de la société cubaine, à nuancer leurs idées et même à éprouver l’un pour l’autre une amitié inattendue qui fera fi de leurs différences.

La croyance trouble

Le film se laisse peu à peu gagner par cette porosité, à l’image des espaces de circulation (entre les appartements, dans la rue) qui font sortir les personnages des cases qui leur étaient a priori assignées. D’abord rebuté par Diego, le suspectant même de trahir les idéaux communistes du pays, David se confie à un compagnon de chambrée encore plus intolérant que lui. Pourtant, le physique d’éphèbe de ce dernier et ses remarques déplacées à l’égard du fessier de David en font également un personnage tout aussi trouble, forçant tellement le trait sur la catégorie sociale à laquelle il prétend appartenir que c’en est suspect. A contrario, la gardienne de l’immeuble, une amoureuse volcanique et fragile qu’on pourrait croire sortie d’un drame social signé par Almodóvar dans les années 1980, représente le versant d’un peuple dont les désirs sont impossibles à canaliser. Le film oscille constamment entre cette légèreté (les suspicions qui pèsent sur les personnages génèrent une inquiétude mesurée) et une gravité que symbolise parfaitement la voix-off de David qui intègre une sorte de double-temporalité : celle de l’instant présent, pris dans le tourbillon de l’effervescence cubaine, et celle de l’après, emprunt d’une douce mélancolie qui pose un regard à la fois introspectif et rétrospectif sur ce qu’il reste de l’idéal cubain. C’est que le pays est une source d’inspiration inépuisable pour qui voudrait confronter les contradictions idéologiques d’une île aux allures de paradis secret et perdu. Quelque part entre le refus de trahir la mère-patrie et le désir de réveiller Cuba de sa torpeur, Fraise et Chocolat est un humble hommage d’une douceur infinie à la belle diversité de son peuple.

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