Greta est explicitement construit sur un modèle hitchcockien, trois scènes citant directement le maître. Le premier plan reprend l’ouverture de Marnie et, comme dans un jeu des sept erreurs, l’absence criante du sac à main se révèle déterminante pour la suite de l’intrigue. Plus loin, Frances découvre derrière une fenêtre la silhouette de Greta qui l’observe, immobile, comme Bruno observait Guy dans L’Inconnu du Nord-Express. Enfin, le détective est tué dans les mêmes conditions qu’Arbogast dans Psychose et ses dernières paroles se trouvent justement être « You’re a psycho ! », terme qui renvoie au titre original du film d’Hitchcock. Au-delà de ces emprunts évidents, la structure même de Greta reprend celle de ses modèles avec une première partie en crescendo aboutissant à la révélation prématurée du mystère, la seconde interrogeant la façon dont les personnages prennent en charge cette nouvelle donne. Visiblement, Neil Jordan ne possède pas le talent d’Hitchcock pour maintenir la tension jusqu’à la fin du film sans user de grosses ficelles ou avoir recours aux rebondissements les plus prévisibles du genre. Au lieu de s’enrichir d’une dimension psychologique ou dramatique supérieure, son film s’étiole à mesure qu’il se dévoile. Serait-ce dû au fait que le réalisateur, trop occupé à singer les obsessions de son maître (la parfaite symétrie entre le bien et le mal incarnée dans un couple de personnages complémentaires, la mère névrosée et abusive, l’impuissance de la police, etc.), en oublie de donner corps à ses personnages ?
Si le suspense du film reste donc toujours un peu bancal, sa principale limite réside bien dans la faiblesse des portraits qu’il brosse. Il y a tout d’abord les personnages de Frances et de sa colocataire, images caricaturales d’une jeunesse new-yorkaise qui pratique le yoga, achète des chaussures de créateur et enchaîne les platitudes. Même le passé familial lourd de Frances, jamais véritablement investi par le film, ne semble servir que de prétexte à la mise en place d’une intrigue psychanalytique trop simple (Frances voit en Greta la mère qu’elle n’a plus et Greta retrouve chez la jeune femme sa propre fille disparue). Greta elle-même répond à un autre stéréotype, celui de l’étrangère recluse et mystérieuse. Mais là encore, lorsque ses failles et sa folie apparaissent au grand jour, le film ne les envisage qu’en tant que justifications possibles à son comportement, plutôt que d’en faire de véritables ressorts d’un suspense psychologique potentiellement puissant. Réduite au pastiche, Greta est un personnage vide prenant tout à tour les traits d’Hannibal Lecter dans sa camisole, puis d’une tortionnaire échappée de Misery.