3 (més)aventures d’Harold Lloyd : Oh la belle voiture ! / Viré à l’ouest / Voyage au Paradis

3 (més)aventures d’Harold Lloyd : Oh la belle voiture ! / Viré à l’ouest / Voyage au Paradis

de Hal Roach, Sam Taylor, Fred Newmeyer

  • 3 (més)aventures d’Harold Lloyd : Oh la belle voiture ! / Viré à l’ouest / Voyage au Paradis
  • (Get Out and Get Under / An Eastern Westerner / Never Weaken)

  • États-Unis1920 / 1921
  • Réalisation : Hal Roach, Sam Taylor, Fred Newmeyer
  • Image : Walter Lundin
  • Musique : Robert Israel (versions restaurées)
  • Producteur(s) : Hal Roach
  • Intertitres : H.M. Walker
    Oh, la belle voiture, 1920
    Durée : 25min
    Réalisation : Hal Roach
    Interprétation : Harold Lloyd (le garçon), Mildred Davis (la fille), Fred McPherson (la fille)...
    Viré à l'ouest, 1920
    Durée : 20min
    Réalisation : Hal Roach
    Scénario : Frank Terry
    Interprétation : Harold Lloyd (le garçon), Mildred Davis (la fille), Noah Young (le chef des « Masked Angels »)...
    Voyage au paradis, 1921
    Durée : 20min
    Réalisation : Fred C. Newmeyer, Sam Taylor
    Scénario : Hal Roach, Sam Taylor
    Montage : Thomas J. Crizer
    Interprétation : Harold Lloyd (le garçon), Mildred Davis (la fille), Roy Brooks (l'autre homme), Mark Jones (l'acrobate), Charles Stevenson (le policier)...
  • Date de sortie : 17 décembre 2008

3 (més)aventures d’Harold Lloyd : Oh la belle voiture ! / Viré à l’ouest / Voyage au Paradis

de Hal Roach, Sam Taylor, Fred Newmeyer

Trois (més)aventures d'Harold Lloyd


Trois (més)aventures d'Harold Lloyd

Ressortie pour les fêtes d’un programme de trois courts-métrages de Harold Lloyd réalisés à l’orée des années 1920 et interprétés par celui que l’on considère comme le troisième génie du burlesque dans l’ombre des immenses Charlie Chaplin et Buster Keaton. Celui que l’on nomme l’homme aux lunettes d’écaille promène ici son personnage loufoque d’est en ouest, des grands espaces à l’édifice vertigineux d’un building, tout en étant porté par le même prétexte de séduire la belle Mildred. On retrouve alors ici tous les grands motifs qui firent la gloire du « slapstick » américain à travers un florilège d’acrobaties et de gags qui permettent de mesurer le talent d’équilibriste de l’acteur mais surtout le soin apporté à ces mises en scène.

Dans les trois courts rapprochés et offerts ici comme une première esquisse de l’œuvre majeure qui se consolidera par la suite en de brillants longs métrages, Lloyd fait toujours montre de cette inaptitude dans l’exercice du quotidien ; principal ressort premier du cinéma burlesque. Afin d’ancrer son personnage dans la banalité du monde moderne, Harold Lloyd a imaginé un personnage qui s’offre tel un jeune homme innocent et pour qui le monde serait une aventure perpétuelle. À l’exception de sa monture d’écaille, Lloyd a habillé son personnage d’une apparence plutôt conforme au regard du maquillage blafard de Keaton et les accessoires universels de Charlot. Vêtu d’un costume des plus sobres et d’un canotier passe partout, Harold impose son être là par un flegmatisme et une certaine constance dans l’expression. Seul son large sourire qui dévoile de très longues dents révèle un optimisme rusé et une confiance en soi proche de l’insolence. De cette intelligence vive qui en fait le bonimenteur du spectacle et invite l’audience à s’identifier à lui, l’exercice consistera à parader à la surface du monde et se jouer des règles du jeu social.

Ainsi, à l’ouverture du premier court-métrage, An Eastern Westerner, le jeune Harold danse sur la piste d’un cabaret vieillot aux bras d’une demoiselle et autour de couples aux mouvements languissants. Pour accélérer la ronde et dévoiler à l’audience son émoi pour la belle (par une adresse à la caméra typique du genre), il enclenche une danse frétillante et rapprochée qui transgresse les normes de la décence. Le mouvement endiablé du bassin que la société veut réprimer ouvrira un ballet de gags dynamité par ce fameux mécanisme de causalité effrénée. Puni pour son comportement irresponsable et son manquement aux devoirs de jeune étudiant, Harold est alors envoyé chez son oncle dans une contrée de l’ouest américain aux mains de cow-boys nommés les « Masked Angels ». Le passage de la civilisation à la sauvagerie de l’ouest (pas si éloigné du Go West (1925) de Keaton) va poser le cadre d’une course poursuite menée par un jeu de travestissement assez savoureux. On retiendra en premier lieu comment Harold dans le saloon provoque la stupéfaction du chef des anges masqués en roulant simultanément cinq cigarettes dans le creux de sa main. De même, pour parader devant la jeune fille qui lui est promise, Harold se mue en cow-boy en inventant un faux numéro au lasso (un simple cerceau qu’il fait tourner autour de son bras) et en cavalier maladroit par un habile jeu avec le hors-champ. Enfin, pour la course-poursuite finale, dans la rue principale, il faut voir comment l’inventivité du citadin l’invite à employer les structures des façades et utiliser les motifs pittoresques du western pour mener à bien son jouissif talent d’acrobate. L’ingéniosité débordante de Lloyd se mesure alors finalement ici à ce mélange d’audace flegme et dynamisme que son corps exprime sur le mode burlesque.

Le second court métrage, Never Weaken (Voyage au paradis), s’avère ainsi la plus fameuse et ingénieuse des trois mésaventures représentées ici. Le film prend cadre l’espace urbain et un immeuble où va se jouer une parodie de comédie shakespearienne et une chorégraphie des plus vertigineuses. Considéré comme un petit chef d’œuvre au sein duquel repose déjà les germes de l’immense Monte là-dessus, Never Weaken laisse apprécier tout le brio acrobatique de Harold Lloyd. Afin de parvenir à mettre la bague aux doigts de la fameuse Mildred, secrétaire d’un cabinet d’ostéopathe vidé de ses patients, Harold décide de faire chuter sur l’asphalte tous les citadins. Il engage d’abord un acrobate spécialiste en culbutes à déraper sur les trottoirs de la ville pour impressionner les passants et leur dévoiler la magie des soins réparateurs. Prenant conscience que l’entreprise marche moyennement, Harold décide finalement de saupoudrer le macadam de savon et provoquer une série exponentielle de chutes et glissades en tout genre. Enfin lorsque le binoclard se méprend des intentions de sa promise concernant leur noce future, il décide, en bon héros tragique, que le suicide est la seule perspective viable. Devant la difficulté à se lancer dans ce geste aux conséquences irrévocables et son impossible propension aux élans tragiques, Harold invente un mécanisme de bobinette reliant un revolver à la porte d’entrée. Assis sur sa chaise, les yeux bandés, en attente du coup de grâce, le jeune homme est sauvé par le mouvement d’une poutrelle qui l’emporte en altitude au dessus du vide. Le génie de la mise en scène de Never Weaken se mesure à ces quelques plans où face à une cariatide angélique et suspendue aux accords d’une musique céleste, Harold se croit transporté au paradis. Une prise de vue sur la terrasse d’un toit où un orchestre de jazz martèle une rythmique plus terrestre, permettra à Harold de prendre conscience de sa position haut-perché et de ce précipice infernal qui marque un subtil retour à la vie. Accroché à un édifice mouvant, le corps tremblotant de Harold devient l’agent d’une poétique du mouvement et de suspense galopant. L’architecture du gratte-ciel aux armatures friables semble alors loué pour les possibilités visuelles qu’elle offre tels ces passerelles poreuses d’un étage à l’autre et ces cadrages qui ne font plus office de clôture sécurisante. A l’intérieur de ce bijou de perfection, les incroyables cascades au sommet de l’édifice qui s’ouvre sur ce magnifique arrière plan urbain dévoilent les prouesses d’un acteur se livrant à corps perdu dans cette dépense physique qu’est le véritable apanage du slapstick.

Succédant difficilement au monument Never Weaken, Get Out and Get Under (Oh, la belle voiture) s’avère finalement un film burlesque de facture assez classique avec son schéma de course poursuite et le rythme identifiable qu’elle impose. Pour arriver à l’heure de la représentation de la pièce qu’il interprète aux côtés de Mildred, Harold emprunte une voiture récalcitrante à sa volonté de conducteur. Tirant profit du luxueux engin devant les dames, Harold parade au départ au volant de ce symbole de richesse et de réussite sociale. Mais la voiture finit par précipiter le chaos dans le trafic urbain et, comme dans l’intouchable Cops de Buster Keaton, attirer les plus que demeurés agents de l’ordre à ses trousses. L’engin accapare alors la fonction symbolique de machine aliénante dans ce nouveau jardin urbain qui échappe à l’homme moderne. Le rythme implacable des poursuites avec la police invite une nouvelle fois à jouir de ce procédé de vitesse accélérée qui fit les beaux jours du burlesque américain et a permis d’asseoir l’originelle fascination des spectateurs pour cette technique d’enregistrement. Le personnage de Harold est alors dépassé par ce mobile qui ne s’arrête et demeure le moteur d’une précipitation sans fin du temps et de l’enchaînement délirant des espaces.

Il est alors impensable de rester indifférent à ce défilement des images où l’on suit cette figure abandonnée dans un monde absurde, descendre puis courir à folle allure derrière cet engin qui échappe à sa bonne volonté. Il faudrait de même être aveugle et avoir perdu toute foi en la lumière projetée pour ne pas être gagné par l’euphorie face à ces humbles courts où Harold Lloyd s’époumone avec bonhomie à insuffler le rythme chaleureux de cet âge édénique du cinéma.

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