Qu’est-ce que la peur ? Comment se caractérise-t-elle ? Comment se déclenche-t-elle ? Est-elle le produit d’un environnement, d’un contexte social, d’une histoire personnelle ? De tout cela à la fois ? Et comment réagissons-nous lorsque nous avons peur ? Autant de questions que semble s’être posées Benjamín Naishtat, jeune réalisateur argentin dont c’est ici le premier long métrage. Buenos Aires, de nos jours : entre banlieues résidentielles sécurisées et terrains vagues, plusieurs personnages se retrouvent confrontés, de façons très différentes, à des situations parfois étranges, parfois familières, en tout cas rarement expliquées. Un homme nu déboule au beau milieu de la route et s’en prend aux passagers d’une voiture. Le jeune client d’un fast-food se contorsionne subitement en plein milieu d’une file d’attente aux caisses. Une alarme se déclenche par erreur. Le conducteur d’une voiture est assailli de projectiles. Et ainsi de suite…
Sueurs très froides
De cette succession de saynètes à la beauté plastique indéniable, composées comme autant de tableaux qui évoquent à la fois les vidéos expérimentales (notamment pour le montage sonore, ici remarquable) et les travaux de photographes contemporains comme Gregory Crewdson, Benjamín Naishtat tire un film totalement désincarné. Difficile de savoir si tel était son objectif : tout ici concourt à une abstraction telle que la volonté du cinéaste ne semble pas faire de doute, et pourtant le résultat est si éloigné de son sujet que l’on en vient tout de même à s’interroger sur le but précis de cette entreprise. Car le paradoxe de cette réflexion archi-théorique sur la peur, c’est d’être bien incapable d’en faire éprouver les moindres effets au spectateur. S’il ne s’agit évidemment pas pour le réalisateur de s’appuyer sur les ressorts classiques de la mise en scène de la terreur tel que le cinéma de genre le conçoit, il échoue tout autant à instaurer une angoisse, un malaise, ou même une atmosphère. À trop vouloir rejeter le palpable, le concret, le littéral, Benjamín Naishtat se perd dans la représentation glacée, étonnamment vide, d’un sentiment pourtant parfaitement cinématographique.
Devant ces Histoires de la peur qui n’ont de terrifiant que le nom, difficile de ne pas penser au récent Les Bruits de Recife, film brésilien de Kleber Mendonça Filho aux thématiques assez proches (les banlieues sécurisées, l’isolement, la peur de l’autre), mais qui parvenait à évoquer avec brio, au-delà d’un constat social et politique glaçant, à quel point la terreur se nourrit d’elle-même et engendre ses propres monstres. Historia del Miedo s’acharne à recréer des archétypes sans jamais se poser la question des effets de la représentation. Face aux mannequins de cire qu’il met en scène, Benjamín Naishtat a oublié tout bêtement son contrechamp : le spectateur.