La première scène d’Hundreds of Beavers, hystérique et à peu près incompréhensible, se présente comme une fausse piste. Dans un mélange d’animation traditionnelle et de prises de vues réelles en noir et blanc, une chanson présente le personnage principal, ivre mort, baladé d’un bout à l’autre de son exploitation cidricole. Ce clip délirant, croulant sous les informations textuelles et visuelles, s’achève avec la destruction du domaine suite au passage de deux castors qui grignotent les pieds d’un gigantesque fût en bois, idéalement situé en haut d’une colline surplombant la propriété. Cette surcharge pourrait faire craindre un objet geek un peu vain, avec son humour à la Adult Swim (la chaîne américaine diffusant Rick and Morty), mais le film prend heureusement tout de suite une autre voie, celle d’un survival muet (le film l’est dès lors presque entièrement). Le feu d’artifice indigeste de l’ouverture laisse alors place à un film d’aventure aussi parodique que réellement épique, porté par des gags (environ dix à la minute) brillant désormais par leur lisibilité. Car au-delà de références contemporaines (Guy Maddin pour le noir et blanc grésillant, Michel Gondry pour l’esthétique DIY), Mike Cheslik choisit surtout pour figures tutélaires Chaplin, Keaton et Tex Avery.
Le héros, peu ou prou débile, va devenir trappeur pour se nourrir et vendre les bêtes mortes à un tanneur, dans l’espoir de charmer la fille de ce dernier. Premier niveau de gag : les animaux sont incarnés par des humains en costume. La distanciation que produit cet artifice offre à Cheslik un immense réservoir de situations comiques, des coups de poings de boxeurs envoyés par les castors à l’effondrement d’un cheval sous le poids d’un personnage secondaire. S’ajoutent à ce principe de nombreuses règles plus ou moins absurdes et que l’on apprend au fur et à mesure, comme dans un jeu vidéo. Ainsi d’un trou dans lequel l’apprenti chasseur tombe de façon parfaitement arbitraire et qui se révèle un raccourci vers une autre béance dans laquelle il avait chuté quelques séquences plus tôt. Outre ce type de mécaniques, auxquelles s’ajoute un système d’objectifs et de récompenses, le film emprunte aussi à la forme vidéoludique son goût pour les interfaces (des tableaux d’objets à débloquer, des cartes), comme si le spectateur appuyait sur pause au milieu d’une partie de jeu indé.
Toutes ces informations à l’écran simplifient la trame à l’extrême, laissant le champ libre au cinéaste pour déployer son ingéniosité comique à l’intérieur de petits segments qui s’enchaînent tel un best of des meilleurs épisodes des Looney Tunes. La force du film tient avant tout à sa logique de répétition : les situations font l’objet de plusieurs versions, toujours plus grotesques et surprenantes, qui tissent un réseau étendu à tout le film. Et si ce mille-feuille parvient miraculeusement à ne pas être bourratif, c’est parce que le plaisir du spectateur va de pair avec celui du cinéaste ; à n’en pas douter, Cheslik a réalisé le film de ses rêves.