Jeunesse aux cœurs ardents
Jeunesse aux cœurs ardents
    • Jeunesse aux cœurs ardents
    • France
    •  - 
    • 2017
  • Réalisation : Cheyenne Carron
  • Scénario : Cheyenne Carron
  • Image : Sylvain Rodriguez
  • Décors : Bénédicte Walravens, Clara Noël
  • Costumes : Marina Massocco
  • Montage : Pierre-Yves Touzot, Gaëlle Ramillon
  • Producteur(s) : Cheyenne Carron
  • Interprétation : Arnaud Jouan, André Thièblemont, Priscilla Caroni, Pascal Elso, Robin Barde
  • Distributeur : Hésiode Productions
  • Date de sortie : 14 mars 2018
  • Durée : 2h26

Jeunesse aux cœurs ardents

réalisé par Cheyenne Carron

Au rythme soutenu d’un long-métrage par an, Cheyenne Carron continue de poser un regard ambigu sur la quête de sens de notre jeunesse contemporaine. Que ce soit par le prisme de la tradition rurale (La Morsure des Dieux), de l’environnement social (Patries), de la religion (L’Apôtre) et de ses dérives djihadistes (La Chute des hommes), la jeune réalisatrice s’attache généralement à opposer deux visions du monde – quitte à verser parfois dans la simplification douteuse – dans le but d’y dégager un espace de friction d’idées. Dans Jeunesse aux cœurs ardents (dont le titre sonne comme un appel à l’insoumission et à la résistance), il est question de David, la vingtaine, petit délinquant à ses heures perdues mais brillant étudiant en philosophie qui n’a que mépris pour le système universitaire. Ce dernier semble trouver un but après avoir fait la connaissance de Henri, nonagénaire qui a autrefois combattu en Algérie dans les rangs de l’armée française. Le jeune dissipé finit par trouver dans ce vieux combattant un exemple de cohérence et d’intégrité, un modèle indispensable que son environnement immédiat ne serait pas en mesure de lui fournir.

Quel est le modèle défaillant ?

Plutôt que de parler d’un milieu défavorisé ou non structuré, Cheyenne Carron préfère prendre le contre-pied des clichés du film social les plus attendus pour dresser le portrait d’une famille éclairée, instruite et a priori identifiée politiquement « de gauche ». Si les dialogues entre les deux parents et leur fils se veulent équilibrés (chacun a ses raisons), on devine sans mal que la réalisatrice prend un malin plaisir à tourner en dérision cette famille qui exalte sa bonne conscience d’humanistes prétendument éclairés. Impuissants face au désarroi de leur enfant (mais non dépourvus d’empathie), le père et la mère sont ridiculisés dès que l’occasion se présente, comme par exemple lors d’une gênante scène au cours de laquelle l’homme prétend soutenir la cause féministe en allant manifester… couvert de rouge à lèvres. On devine combien la posture a de quoi mettre mal à l’aise notre jeune héros réactionnaire et nostalgique du temps des colonies, lui qui doit déjà écouter ses ami(e)s discourir sur les nouvelles revendications féministes se réjouissant de renvoyer la galanterie à des temps révolus. La substance même du film reposant essentiellement sur ses dialogues, la mise en scène se contentant d’illustrer platement le cheminement de David vers un nouveau choix de carrière bien prévisible, on est assez rapidement condamné à n’être que les témoins passifs de discussions de comptoir où chacun y va de sa petite généralité sur l’époque contemporaine.

Le temps des colonies

Plus gênant, Jeunesse aux cœurs ardents donne l’impression de vouloir graver dans le marbre les avis des uns et des autres sur un sujet aussi clivant que la colonisation algérienne. Lors d’une scène de terrasse de café (encore une), la réalisatrice confronte David et ses amis à un groupe de jeunes Arabes qui, sans demander leur reste, finissent par s’étriper entre eux, les uns s’insurgeant des inégalités inhérentes au colonialisme quand un autre défend ses bienfaits (ah le fameux refrain « on leur a construit des routes et des hôpitaux » !). Cherchant à faire infuser certaines idées déjà rabattues par des hommes et femmes politiques séduits par l’idée d’un roman national, le film de Cheyenne Carron sombre un peu trop vite dans l’idéologie et surprend par sa complaisance à jeter de l’huile sur le feu pour aussitôt se défendre de toute provocation en prétextant donner un temps de parole égal aux deux camps adverses. C’est d’autant plus problématique qu’un film de cinéma n’a rien à voir avec le plateau d’une émission politique : la réalisatrice crée ici des affects pour mieux orienter notre regard, justifie des égarements au nom d’un absolu romantique (ah la belle solidarité au sein de la Légion Étrangère !) et s’accommode bien mollement des limites de son discours. En l’état, son dernier film ressemble malheureusement à un tract pour les Identitaires qui chercheraient à faire bonne figure en ménageant la chèvre et le chou. On a connu programme plus réjouissant.