« Le Journal d’une jeune Nord-Coréenne propose un exemple intéressant d’un cinéma peu connu dans nos contrées…» Combien il eût été agréable de pouvoir signer ces lignes anodines (et diablement fades) ! Las. Ce petit Journal vendu comme un événement venu de Corée du Nord n’est ni plus ni moins qu’un film de propagande pure et dure, dans lequel le plus glaçant est probablement le côté flou des motivations du distributeur du film dans nos contrées.
On ignore souvent les hobbies artistiques de nos hommes d’État. Bibliophilie pour François Mitterrand, accordéon pour Valéry Giscard d’Estaing, sumo et Corona pour Jacques Chirac… et cinéma pour Kim Jong-il. Despote éclairé et n’ayant bien évidemment à cœur que l’élévation spirituelle de son peuple, le riant dictateur de Corée du Nord met son grain de sel dans chaque film produit dans son pays. C’est donc un petit peu un film de Kim Jong-il que ce Journal d’une jeune Nord-Coréenne qui raconte les atermoiements moraux de la jeune Su-ryeon, fille aînée de la famille, et qui en veut à son père absent, mystérieusement pris par ses recherches dans une usine lointaine. Fille indigne, la malheureuse jeune demoiselle ne cesse de remettre en question la sagesse de la conduite parentale, ignorante qu’elle est du fait que son père travaille dur pour la grandeur de la patrie.
Dire de ce Journal d’une jeune Nord-Coréenne qu’il est un OVNI cinématographique serait un abus de langage car hélas, l’objet du délit est parfaitement identifié : le Journal d’une jeune Nord-Coréenne n’est ni plus ni moins qu’un film de propagande. Le message est clair : la jeune fille doit respecter les décisions de ses parents et de ses supérieurs, ne rien questionner, car à tenter de remettre en cause les fondements d’une société qui fonctionne pour son bien, elle gâchera ses chances de s’intégrer dans la société en faisant comme tout le monde. La stylistique cinématographique, elle non plus, ne parvient pas à nous surprendre : cadre statique ; jeu d’acteur inexistant ; musique oscillant entre le misérabiliste et le pompier, quand ce n’est pas les deux en même temps ; photographie qui rappelle le bon temps des productions d’État de la RDA ; dialogues post-synchronisés en studio et souvent légèrement décalés par rapport aux acteurs ; scénario régulièrement parsemé d’anecdotes passablement lénifiantes mais moralement profondément formatrices (avec une mention spéciale pour la Grande Histoire de la Cheminée Écroulée Remplacée par les Jeunes du Quartier)…
Un instant, on serait tenté de croire à une plaisanterie : serait-ce une façon sophistiquée de la part de la Corée du Nord de se moquer de l’image de pays arriéré et renfermé sur lui-même dont l’Occident veut bien l’affubler ? Mais l’illusion ne tient qu’un temps, et force est de constater : cinématographiquement, le film est navrant, et arguer qu’il s’agit avant tout de découvrir une autre culture cinématographique serait se voiler la face, car un tel argument ne peut aucunement faire accepter ni l’ineptie artistique du film, ni son contenu idéologique nauséabond.
Dans un essai cité dans le dossier de presse du film, le cinéaste et essayiste Antoine Coppola met en garde contre la seule lecture du cinéma de Corée du Nord comme un cinéma de propagande : « La plupart des blockbusters américains ne sont-ils pas des outils d’une promotion à peine masquée de l’idéologie dominante en Occident ?» Certes, admettons que ce soit le cas – bien que toute généralité étayée par des exemples du type « la plupart des…» frise tout de même l’approximation intellectuelle la plus malhonnête. Mais quand bien même on passerait par dessus le contenu idéologique, Journal d’une jeune Nord-Coréenne reste un exemple terrible de la création creuse, servile, avilie par un pouvoir politique – et le fait de le distribuer ressemble plus à une tentative de surfer sur la vague du cinéma asiatique en Europe avec un cinéma qui ne se définirait que par son seul caractère inédit, que de donner à réfléchir sur la liberté d’expression en Corée du Nord. En somme, il s’agit de faire preuve d’un cynisme matérialiste odieux et d’une lâcheté politique crasse.