Le groupe mancunien connaît ces deux dernières années un retour de flamme aussi inattendu que mérité. Alors que Control d’Anton Corbijn revenait sur la personnalité de Ian Curtis par le biais de la fiction, le documentaire de Grant Gee apporte un regard plus collectif sur l’épisode fondateur du post-punk britannique. Sans s’extraire tout à fait d’un didactisme linéaire et chronologique propre au genre, le film parvient à proposer de séduisantes pistes de lecture et de compréhension de l’œuvre de Joy Division, toutes soutenues par un montage alerte et créatif.
Éphémère mais déterminante expérimentation rock, Joy Division n’en finit plus de ressusciter à travers les multiples références qui lui sont faites, du duplicata admiratif de certains disciples de la New Wave aux hommages cinématographiques étonnamment nombreux. Du haut de ses trois petites années d’existence, le groupe a su imposer son style et son ton, rugueux et froid. Créé en 1978, le groupe composé de quatre membres – Peter Hook, Stephen Morris, Bernard Sumner et Ian Curtis – s’éteint en 1980 avec la pendaison du chanteur dans sa cuisine, et simplement deux albums à leur actif, Unknown Pleasures et Closer. Le documentaire déploie ce récit selon deux modes : l’un purement biographique, l’autre plus libre, moins cadenassé par la logique du genre. D’un côté sont égrenés les faits marquants de l’existence du groupe, de l’autre sont esquissés à petits traits et un peu en contrebande les influences, les névroses et les soubresauts qui agitent le groupe. C’est dans ce deuxième interstice que le film trouve son intérêt et sa singularité en se plaçant dans l’analyse plutôt que dans la description, dans le sensible plutôt que dans le tangible.
Le paradoxe du film est donc de confronter en un même ensemble le corpus lourd et un peu indigeste de la chronologie officielle face à un décryptage plus en profondeur, moins pataud. Ce va-et-vient continu est fragile et pas totalement assumé – le film penche un peu trop vers la première option – mais les quelques digressions le sauvent de l’académisme. On peut regretter notamment la prédominance des entretiens en plan fixe, de face et sur fond noir des protagonistes de l’aventure, membres de New Order en tête (groupe fondé en 1980 par les trois membres restants), ainsi que le choix des intervenants, tous dithyrambiques et dans l’emphase. On applaudit par contre les tentatives de décryptage des textes de Ian Curtis – malgré une tendance confinant à l’illusion rétrospective – et les rapprochements multiples entre l’œuvre du groupe et la littérature (Dostoïevski, Kafka ou J.G. Ballard et The Atrocity Exhibition) ou les arts plastiques. Le choix des couvertures d’album est particulièrement bien mis en avant, avec les interventions du graphiste Peter Saville expliquant les choix du groupe, notamment celui de la représentation des ondes d’un pulsar pour la fameuse pochette de Unknown Pleasures.
L’une des grandes réussites du documentaire est dans l’évocation de la musique de Joy Division (la grande absente du lacunaire Control) et sa teneur évocatrice et représentative d’un mal rongeant aussi bien l’épileptique Ian Curtis que la société post-industrielle symbolisée ici par la vieille et crasseuse ville de Manchester. Les séquences déclinant des plans fantomatiques de la cité sur un fond d’Isolation ou New Dawn Fades sont aussi convaincantes que n’importe quelle étude sociologique sur la situation des couches ouvrières de l’Angleterre des années 1970 et 80. Conductrice d’une marche funéraire sombre et glaçante, la musique s’accorde avec symbiose à l’atmosphère de la cité, morgue ambulante charriant tous les désespoirs d’une société attaquée de plein fouet par la révolution conservatrice de Thatcher et la déshérence la plus mortifère. Relier la situation de l’Angleterre libérale de la fin des années 1970 à l’apparition de la froideur industrielle et minimaliste de la Coldwave n’est pas une découverte mais ce film en offre une illustration, élégamment voilée et implicite, des plus saisissantes. De celles qui prennent à la gorge jusqu’à l’étouffement.