Céline, la Lolita du premier long métrage d’Olivier Coussemacq, n’a pas le physique de poupée provocante de Sue Lyon, ni ne porte de lunettes de soleil à monture en forme de cœur : elle a juste le charme discret d’Anaïs Demoustier (19 ans au moment du tournage, son personnage en a 15) et le regard dur qui dit que son enfance est partie depuis longtemps, et pas de la meilleure des façons. Se disant orpheline et fugueuse, elle s’incruste dans la vie d’un juge et de son épouse, attendrit à la longue le couple sans enfant tout en éveillant chez le maître de maison des sentiments bien moins avouables que la fibre paternelle, d’autant plus dangereux qu’elle lui déclare être tout juste majeure… Le trouble à venir est une évidence, et pourtant il a bien du mal à prendre effet à l’écran. C’est que très tôt, les personnages — nonobstant le talent certain des acteurs, comme Pascal Greggory en homme de loi trop humain et tenté par la transgression — se révèlent moins incarnés que guidés par les besoins du scénario, faute de mise en scène en prise propre à donner chair à la mécanique un peu sèche et arbitraire des sentiments, à commencer par la facilité assez gênante avec laquelle le bourgeois droit dans ses bottes se laisse attendrir. Même l’intrigant personnage de Céline, jeune fille toujours ambivalente, dure et volontaire mais fuyante, mi-adulte mi-enfant mais toujours trop pour être honnête, à la perversité bien enfouie sous son visage à la beauté ordinaire mais certaine, souffre de cette conscience que sans la présence et les efforts de son interprète, elle ne serait guère plus que le résultat d’une écriture soignée de caractères. On sent bien qu’à travers elle, le réalisateur voudrait exprimer l’idée d’un mal ordinaire, indiscernable du commun, sans ostentation et donc d’autant plus inquiétant. On discerne aussi son application à montrer la façon dont son « héroïne » manipule les uns et les autres, par exemple en jouant élégamment du cadre quand celle-ci se désintéresse un moment du juge pour « s’attaquer » à son épouse. Mais justement, tout reste bien appliqué, calculé, un peu trop lisible et lisse pour créer l’ambiance voulue.
« Plan de route »
L’emprise de l’écrit sur le filmé se révèle plus dommageable encore quand vient la révélation du film : le choix par la tentatrice de cette maison bourgeoise comme nouveau foyer ne doit rien au hasard ; la jeune fille a un but ultime, un plan de route, un motif — noble — justifiant les moyens les moins moraux. Le trouble de situation que le film tâchait d’instaurer s’évapore dès qu’il est expliqué, rationalisé, étayé, débarrassé du flottement que créaient l’indécidabilité et la gratuité des désirs et des peurs. On se prend à espérer que s’y substitue un autre trouble, lié cette fois à la situation incongrue née de la révélation — chacun étant désormais mis prosaïquement face à son refoulé et à ses responsabilités. En vain. L’Enfance du mal, conformément à son titre fleurant bon l’émule des Innocents ou de Damien, la malédiction, bascule dès lors dans le thriller désincarné, exclusivement mû par les retournements de situation (parfois discutables, comme la révélation de la stérilité du juge, comme si Céline avait eu les moyens de la connaître) qui se succèdent à mesure que le piège de la jeunette se referme et que certains éléments incontrôlés s’en mêlent. Les personnages mécaniquement animés achèvent de perdre tout mystère et tout intérêt, et même le plus intrigant et prometteur d’entre eux, le complice borderline amoureux d’une Céline qui le brime et le manipule, finit par sombrer dans le ridicule le temps de livrer au film sa conclusion forcément tragique, où la violence, la dureté et l’ambiguïté apparaissent pour ce qu’elles sont : construites pour la circonstance, donc pas appelées à nous concerner vraiment. Olivier Coussemacq doit aimer les romans noirs (le juge Greggory les collectionne, rappelle-t-il souvent), il aurait sans doute aimé réaliser un film à leur image. Mais faute de dépasser le stade du goût de l’écrit (un des éternels pièges du cinéma français), son Enfance du mal ne peut guère que se rallier à une section bien occupée de nos films de genre nationaux complexés : pas des plus ridicules, mais de ceux que la peur de prise de risques de cinéma laisse s’engoncer dans un académisme dévitalisé.