L’Humour à mort

L’Humour à mort

de Daniel Leconte, Emmanuel Leconte

  • L’Humour à mort

  • France2015
  • Réalisation : Daniel Leconte, Emmanuel Leconte
  • Image : Pierre Isnardon, Damien Girault, Édouard Kruch
  • Montage : Grégoire Chevalier-Naud
  • Producteur(s) : Daniel Leconte
  • Production : Film En Stock
  • Interprétation : Élisabeth Badinter, Gérard Biard, Cabu, Charb, Coco, Riss, François Hollande, Richard Malka, Tignous, Philippe Val
  • Distributeur : Pyramide Distribution
  • Date de sortie : 16 décembre 2015
  • Durée : 1h30

L’Humour à mort

de Daniel Leconte, Emmanuel Leconte

Le grand déballage


Le grand déballage

Sans doute pressé de se justifier lors de l’avant-première de L’Humour à mort, Daniel Leconte, déjà auteur du faiblard C’est dur d’être aimé par des cons sorti en 2008, s’est fendu d’une remarque éclairante : « Certains m’ont dit que le film arrivait trop tôt, d’autres qu’il arrivait trop tard. Mais j’avais à cœur de recueillir une parole à vif, dans la vérité de l’émotion. » Entendu qu’à l’émotion succède l’oubli – et non la réflexion, tiens, drôle d’idée ! –, il y avait donc urgence à remuer le couteau dans la plaie de « Coco », caricaturiste aux premières loges du massacre, logiquement invitée à égrener par le menu, les yeux embués et en parallèle avec d’autres rescapés (dont Riss), chaque étape d’une histoire que la France entière connaît sur le bout des doigts – les chaînes la lui ayant servie à toutes les sauces.

On ne va pas y aller par quatre chemins : le problème de ce film-hommage dénué d’ambition, au fond, ce n’est pas tant de vouloir se nicher coûte que coûte dans l’émotion (à première vue, c’est d’autant plus légitime que Daniel Leconte, ici épaulé par son fils, avait filmé les dessinateurs du temps de leur procès pour la publication des caricatures danoises de Mahomet ; accouchant à l’époque d’un petit film de potes, bénin, factuel et sans accrocs) que de croire que l’amitié sur laquelle il repose suffit à faire des Leconte les porte-paroles d’une cause qui, de toute évidence, les dépasse totalement. Résultat : complètement myope des enjeux de son sujet, L’Humour à mort, une fois passée la reconstitution méticuleuse du massacre (certifiée brute et sans secrets), finit par faire procès d’un peu tout, sans se soucier ni d’instruire le dossier de la moindre pièce originale, ni de faire le tri parmi ses chefs d’accusations.

Issue plate et d’autant plus regrettable que les entretiens de 2007, où Charb et Cabu prophétisaient le drame à venir sur l’air tristement goguenard de « la prochaine fois, ils se rateront pas », donnaient matière à un vrai vertige. Lequel vertige aurait dû trouer d’un abîme de fatalité la morne chronologie à quoi s’en tiennent les Leconte. Or, comme chacun sait, le plus grave pour un documentariste, ce n’est pas tant de manquer de matière, que de négliger celle qu’il a déjà entre les mains. Myopie, toujours : et alors que tout portait à convertir un échec en chronique d’une mort annoncée (en l’occurrence, l’échec de C’est dur d’être aimé par des cons, dont la vocation à ébranler les consciences et alerter l’opinion se heurtait à sa propre nullité), les réalisateurs noient la tragédie intime de ces artisans de leur propre exécution dans une gadoue de flonflons consensuels.

Faut-il rappeler, après Daney sur la télé (télé dont L’Humour à mort recycle les images sans faire les frais du moindre examen critique), que le consensus n’a rien à voir avec la démocratie ? Et que les hémorragies de banalités non filtrées, comme c’est le cas ici, regorgent toujours de petites crottes échappées de l’inconscient sous l’euphorie des spotlights ? Témoin Élisabeth Badinter qui, saluant le courage des musulmans convertis à la cause républicaine, s’embarque dans un petit laïus universaliste dont la condescendance n’est jamais loin d’évoquer la rhétorique « du bon Arabe »…

Mais le plus fâcheux arrive au moment où, dérivant de ce qui aurait dû rester leur programme – en somme, un regard ému sur l’émotion du 7 janvier –, les Leconte père et fils, sous l’effet hallucinogène d’un conformisme à toute épreuve, incorporent l’épisode de l’Hyper Cacher à leur storytelling. Sûrs de leur bon droit à juger de tout, les réalisateurs font feu de tout bois, craquent les coutures de leur sujet (l’hommage aux caricaturistes, comme son titre en délimitait pourtant le périmètre) et finissent logiquement par faire n’importe quoi. Au point de mettre Charlie et l’Hyper Cacher dans le même sac, d’asperger le tout du même commentaire neuneu, et de se vautrer dans la litanie simplette du « plus jamais ça », tandis que défilent les images non digérées du rassemblement du 11 janvier – ici vernies d’une fierté sans équivoque ni angles morts.

Pas une seconde L’Humour à mort ne prend ses distances avec les grands médias. Jamais le film ne se risque à apporter un éclairage neuf sur le contexte pourtant très épineux de l’affaire ; prenant pour argent comptant non seulement les images, mais tout ce que la télé charrie de sensationnalisme outré, de simplisme et d’impensé politique. Alors que depuis cette date, le rassemblement du 11 janvier n’a cessé de se gonfler de doutes et de questions laborieusement étouffés par les injonctions à « l’Union sacrée de la nation », doit-on vraiment s’étonner qu’un film-hommage parrainé par Canal+ et présenté en avant-première devant un parterre de journalistes cinq étoiles ne déroge pas des consignes officielles ? S’en étonner, non, évidemment. S’en inquiéter, oui. D’ailleurs, pas étonnant non plus que devant la conversion manu militari du canard en étendard d’une République aveugle de ses propres paradoxes, Luz en ait claqué la porte.

Rien à sauver, donc, de ce navet obéissant et hypocrite, qui sous couvert de rendre hommage aux caricaturistes de Charlie Hebdo, ne fait que souiller l’esprit satirique de ces journalistes parmi les moins consensuels de France. À moins d’apprécier les anecdotes de Philippe Val et Richard Malka tout sourire (deux compères que l’on ne s’étonne pas de trouver à l’initiative du projet), rien à garder, vraiment. Ah si ! L’absence de Patrick Pelloux au générique. Ce qui, pour un tel concours de sanglots, n’est déjà pas si mal ! (En espérant que l’ex-collaborateur du journal ne trouvera pas la boutade trop salée, lui qui fut le premier à se porter volontaire, rapporte Daniel Leconte en interview[1]http://www.allocine.fr/playlists/cinema/playlist-505/., tandis que Luz déclinait poliment l’invitation).

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