Les reprises politiques se font de moins en moins rares, tant s’en faut, mais celle de L’Œil sauvage, précédée d’un autre court-métrage sur d’anciens soldats de My Lai est loin d’être innocente. Si les deux films sont inégaux, un brin déséquilibrés dans leur rythme notamment, ils font terriblement écho à une société américaine déjà en perte de repères, de valeurs, il y a quarante ans de cela.
La projection de L’Œil sauvage débute par un court-métrage qui confronte plusieurs témoignages de GI qui, quelques mois avant le tournage, en 1968, se trouvaient dans le bourbier vietnamien, et, plus précisément, ont été acteurs du massacre de My Lai. Alors que l’armée américaine s’embourbe dans une méconnaissance évidente du terrain militaire et des combattants ennemis ‑d’où le fort écho à la guerre actuelle en Irak‑, un escadron choisit le village de My Lai pour développer l’excitation de soldats qui s’ennuient dans les retranchements, et passent la plupart de leur temps à soigner la terreur du Vietcong. L’un des GI explique très naturellement qu’il s’agissait d’une « opération d’incursion-destruction » : c’est dans le rapport à l’acte de guerre, dans la conscience ou l’inconscience de la négation d’autrui dans ce type de charnier, que se départagent les anciens combattants. Certains considèrent qu’ils ont fait le « sale boulot » ‑qui consista, à My Lai, en l’incendie d’un village entier et à l’extermination de ses habitants, quelque soit leur âge, leur condition physique et même leur « danger » pour l’US Army-. D’autres ont pris conscience, pour leur plus grand malheur peut-être, de l’horreur à laquelle conduisit la paranoïa américaine.
À force de voir des Vietcongs partout, les GI en ont perdu le discernement, arme de justice sans faille dans de telles situations : le meurtre en masse de civils à My Lai n’est cependant qu’un exemple parmi d’autres atrocités commises, dans les deux camps certes, pendant la guerre du Vietnam. À l’indifférence gênée de certains répond le réalisme poignant des autres, notamment celui d’un jeune GI, conscient que la pax americana ne fera que démontrer au monde ses faiblesses : « Partout où l’on va, on crée des ennemis (…) on a sorti l’ennemi de la terre. » Si Vétérans de My Lai ne vaut que pour ses témoignages, ces derniers ont l’incroyable force de compréhension du terrain militaire et de l’image internationale que les États-Unis ont retiré de cette guerre, proche en cela de celles que l’on observe aujourd’hui. C’est également à cette société qui ne sait plus pourquoi elle est engagée dans un conflit au beau milieu du Pacifique, ou ailleurs, que s’adresse la reprise de L’Œil sauvage. Réalisé en 1960, quelques années avant Le Lauréat, ce film traite, à forme différente, le même thème que celui de Mike Nichols : l’asphyxie d’une société, symbolisée par un personnage central qui se débat entre le conservatisme et le systématisme. La « Benjamin Braddock » de Ben Maddow, Sidney Meyers et Joseph Strick est Judith, sorte de Wanda avant l’heure, fraîchement divorcée d’un mari qui la trompait : se remettant difficilement de la rupture, elle part à Los Angeles. « Le monde se divise en deux catégories : ceux qui vivent et ceux qui ont peur » dit-elle… choisissant la vie, Judith se lance dans une errance longue et douloureuse, changeant de cadre et de mode de vie.
De façon moins subtile que Nichols, les réalisateurs tentent de fustiger une société de consommation obsédée par la conquête et la perte de l’argent, symbolisée par une classe moyenne engoncée dans une uniformité à laquelle semble échapper les couches les plus basses, les milieux les plus cachés. Si la peinture, volontairement réaliste pour ne pas dire documentaire, des réalisateurs est intéressante, notamment dans la représentation des contrastes d’une société qui prend l’avion mais rejette les Noirs, la forme, quant à elle, est moins convaincante. Sur le même mode que Marcel Hanoun dans Une simple histoire, la caméra tente, avec succès parfois, de capter une lumière, un cadre éphémère, un flou, qui sublimera Judith et montrera la force de l’instant, comme l’émotion de l’humain face au désordre social. Mais ces contrastes entre différentes atmosphères ‑des clubs de strip-tease à la rue en passant par l’église évangéliste- n’échappent pas à l’effet d’accumulation et à la longueur. Seule au milieu de tous, Judith, figure évanescente d’une femme qui a refusé de suivre la norme, et, originalement, n’en tirera pas parti ou bonheur, finit par s’évanouir, avec grâce certes, dans un flot d’ombres qui n’a plus d’attaches avec le réel. Si Mike Nichols a peut-être mieux filmé la solitude et le malaise d’un être proprement asocial, le choix de ces deux films est significatif de la crise tout aussi importante d’un pays qui ne comprend pas pourquoi il s’est ‑ou a été- plongé dans une guerre interminable, meurtrière, et dans un début de crise générale qui ne va pas, au cinéma et ailleurs, sans la remise en cause de son modèle.