Dans la famille du nouveau cinéma argentin apparu depuis dix ans, voici María Victoria Menis. En adaptant la nouvelle éponyme d’Angélica Gorodischer, la réalisatrice évoque le destin d’une immigrante juive à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, dont la laideur fait l’unanimité jusque dans sa famille. L’enjeu dramatique est ici finalement assez mince : la beauté dépend du regard que l’on veut bien porter sur les objets ou les êtres. Si mince que l’on finit par regarder le déroulé de ce récit joliment filmé avec une indifférence polie.
À la fin du XIXe siècle, l’Argentine fut un autre nouveau monde pour de nombreux migrants. Ceux de La Cámara Oscura sont des juifs européens et débarquent sur les quais. Sur ceux-ci, une famille s’agrandit en un accouchement express. « Qu’elle est laide ! » s’étonne son jeune frère peu charitable, la mère est bien d’accord ; l’enfant s’appellera Gertrudis. Après une scène d’ouverture énigmatique, qui fonctionnera en une boucle avec le final, où l’on découvre les restes d’un festin disposés comme des natures mortes, le film s’organise d’abord en un récit elliptique à travers les âges de la vie de cet être au physique ingrat : naissance donc, puis enfance, adolescence et jeune adulte. Dans chaque segment, la laideur est un chemin de croix auquel elle est renvoyée cruellement. Ceci jusqu’au mariage, parce qu’il faut bien la caser, avec un veuf, propriétaire terrien plutôt fortuné. Une bonne affaire qui inspire à son père aimant un silence plein de désarroi, alors que la mère n’a pas tant de scrupules.
La fin de chacun de ces âges est soulignée par une photographie au cours de laquelle Gertrudis trouve une stratégie d’évitement et de dissimulation ; comme celle où, enfant, elle place devant son visage celui de la poupée qu’elle tient à la main. Quelle est donc cette laideur qui fait peser la disgrâce ? Gertrudis est une grande dégingandée, sa bouche est fine et pincée ; en guise de menton, elle présente une sorte de petite paire de fesses. Le nez est proéminent et les yeux passablement globuleux. Face à cette supposée laideur, elle développe dès l’enfance un don pour un imaginaire foisonnant qui se trouve figuré par une séquence en animation où l’on accède aux aventures mentales et au monde intérieur de cette silhouette noire taciturne au visage cerclé de lunettes.
On retrouve Gertrudis vingt ans après ce mariage peu glorieux ; elle est une femme de devoir qui a honoré son mari d’une descendance multiple que l’on qualifiera de réussie. Le film, environ au tiers, prend ici une structure linéaire autour de la présence d’un photographe ambulant, bientôt à résidence pour immortaliser la belle famille endimanchée. Pendant ce temps, Gertrudis, hors champ, cultive son jardin. Mais le regard du photographe, dont les travaux personnels sont de nature surréaliste, connaît une révélation esthétique en se posant sur celle que l’on tient pour laide. On apprendra ensuite qu’il fut photographe de guerre, qu’il sait ce que c’est que l’horreur. Bref, on a compris, il a saisi toute la beauté de la femme disgracieuse. Ayant côtoyé l’expérience extrême de l’inhumanité, il s’est émancipé des canons traditionnels de la beauté, pour accéder à d’autres niveaux de réalité. Se noue une relation souterraine et mystérieuse, une sorte de reconnaissance et d’attirance mutuelles entre ces deux blessés.
Tout au long de La Cámara Oscura, María Victoria Menis déploie une ambition esthétique louable ; séquence animée, intégration d’images fixes, photographies, auxquelles répond un filmage très soigné, une bande sonore sophistiquée, très mentale et suggestive. Mais l’effet, sans doute involontaire, est de dresser un écran entre le spectateur et les mystères de cette laideur puis de la relation entre Gertrudis et ce photographe qui a su déceler les secrets de sa beauté. D’une certaine manière, l’intention étouffe un peu dans l’œuf les belles potentialités de ce récit qui avait l’intérêt de placer au centre les questions du regard et de la représentation. Mais il est regrettable que, dans ces conditions, La Cámara Oscura s’apparente souvent à une forme de paraphrase du discours par l’image. Il est vraisemblable que la cinéaste ne se soit pas libérée du présupposé littéraire qui présidait au film.