La Chanteuse de tango

La Chanteuse de tango

de Diego Martínez Vignatti

  • La Chanteuse de tango
  • (La Cantante de Tango)

  • Argentine, France, Belgique2009
  • Réalisation : Diego Martínez Vignatti
  • Scénario : Diego Martínez Vignatti, Luc Jabon
  • Image : Diego Martínez Vignatti
  • Décors : Patrick Colpaert
  • Costumes : Tim Van Steenbergen
  • Son : Gilles Laurent
  • Montage : Marie-Hélène Mora
  • Producteur(s) : Joseph Rouschop
  • Production : Tarantula
  • Interprétation : Eugenia Ramírez Miori (Helena), Bruno Todeschini (Roberto), Andrés Ramírez (Andy), Pieter Embrechts (Theo), Oscar Ferrari (Maestro), Juan Otero (Juan), Dora Baret (Eva), Patrick Descamps (Marc)
  • Date de sortie : 6 avril 2011
  • Durée : 1h42

La Chanteuse de tango

de Diego Martínez Vignatti

El d­ía que me quieras


El d­ía que me quieras

La Chanteuse de tango voudrait nous faire comprendre que chez les vrais artistes, les artistes de cœur, il n’existe pas de frontière entre la scène et la vie. Pour eux, tout est scène, tout est vie. La douleur qu’ils chantent serait précisément celle qui naît au plus profond de leurs tripes. Mouais. N’échappant pas toujours à son discours béat sur la vie d’artiste, le film de Diego Martínez Vignatti est fréquemment sauvé par une belle audace formelle.

Le troisième long-métrage du cinéaste et chef-opérateur Diego Martínez Vignatti se propose d’explorer les rapports entre l’Art et la Vie. Dans la Vie, il arrive qu’on se fasse plaquer par celui qu’on aime. Ça fait mal. Dans l’Art, il existe une musique qui parle de cette douleur : le tango. Imaginez maintenant qu’en un seul personnage de femme, on réunisse le chant du tango et l’expérience douloureuse de la trahison. Une femme abandonnée qui serait amenée à ressentir, dans sa vie intime, ceci précisément qu’elle interprète sur scène. De quoi soulever conjointement les écluses de l’Art et de la Vie, pour laisser leurs eaux fougueuses se rencontrer et se fondre en une seule et même passion.

Ce faisant, Martínez Vignatti conclut trop rapidement de cet excédent d’âme bien connu du tango à une vérité profonde de la douleur d’Helena, mince et nerveuse chanteuse de Buenos Aires. Il se repose sur la passion immanente de la musique argentine pour justifier les comportements excessifs de son héroïne. Parce que c’est comme ça, le tango : ça déborde, ça bout. En s’engouffrant dans cette tautologie de la sensibilité, le film esquive une autre vérité du tango, qui tient à la puissance de ses artifices. On la déniche pourtant partout : dans ces robes pailletées aux couleurs criardes, ce maquillage outrancier, ces talonnettes, ces sanglots maîtrisés dans la voix, jusque dans la syncope appuyée de sa rythmique. Tout plaide pour une médiation par l’artifice (et sa fonction cathartique) entre la douleur et son expression scénique. Or, l’artifice – la technique – soulevait une question bien plus stimulante que cette pseudo-vérité du ressenti : le circuit de la croyance entre l’artiste et son public.

Au lieu de cela, le film s’installe dans un surrégime de la passion qui conduit Helena à quitter les couleurs chatoyantes de Buenos Aires pour éteindre son feu ardent dans la grisaille naturaliste des côtes françaises. Pas étonnant qu’un film qui refuse à ce point le paradoxe sur le comédien – « Je prétends que c’est la sensibilité qui fait les comédiens médiocres », écrivait Diderot – fraye à ce point avec les clichés sur la communauté de cœur des artistes, ces êtres hypersensibles, francs du collier. L’Art et la Vie communiquant à l’endroit des passions, le film fait l’éloge de personnages entiers, au caractère fort, portant la souffrance ou leur expérience de la vie – c’est la même chose – comme un orgueil (le père d’Helena, son maître de tango, les musiciens au visage buriné de la fin). Il y a là comme un chantage au vécu qui pend au nez des artistes (les gens vrais).

Ceci dit, par sa vivacité formelle – ses grands aplats de couleur, sa conception dynamique du plan, ses audaces rythmiques, sa forte sensibilité à la lumière – La Chanteuse de tango parvient à secouer suffisamment ses clichés pour délivrer, à l’arraché, une belle « passion », justement : le parcours de douleur d’une femme trompée, qui va doucement vers l’apaisement. S’inscrivant dans la subjectivité de son personnage, Martínez Vignatti joue de subtils décollements spatio-temporels où se mêlent parallèlement les deux destins possibles d’Helena : la poursuite de sa carrière en Argentine et sa reconversion en France. Dans ces moments-là, où le doute apparaît, le film décolle, oubliant enfin la masse de ses présupposés pour laisser le cinéma faire.

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