La cité de la Muette est un ensemble de HBM (Habitations à Bon Marché) construits dans les années 1930. À l’époque joyaux de l’architecture urbaine nouvelle, ces bâtiments ont vu dès le mois d’octobre 1939 l’installation du camp de Drancy par lequel transiteront 67 000 des 76 000 Juifs déportés de France. Sabrina Van Tassel, journaliste grand reporter, a voulu mêler le souvenir douloureux des survivants à l’espace intact de l’ancien camp redevenu parc de logements sociaux. Et, comme souvent, la nécessité de l’histoire racontée est aplatie par la relative absence de mise en perspective audiovisuelle.
Comment filmer lorsque l’on veut écouter ?
Il est évidemment fort difficile de mettre en scène la parole mémorielle sans l’esthétiser gratuitement ou tomber dans la tentation de l’illustration pure. Comment personnaliser l’image sans déshumaniser celle-ci ? Comment commenter la parole sans jouer le jeu de la naïveté ? On a beaucoup reproché à Claude Lanzmann, à bon droit, de circonscrire l’écran et le son de sa propre présence, notamment dans Shoah ou plus récemment dans Le Dernier des injustes, se donnant ainsi le rôle de redresseur de torts plutôt que celui de passeur d’images et d’histoires. Si La Cité muette reprend le principe désormais presque incontournable de la voix off comme fil constructeur de la narration, le film ne tombe jamais dans le travers du ramener à soi : Sabrina Van Tassel prend la mesure de l’espace, de la chronologie et de leurs témoins sans les surplomber. Mais elle ne parvient pas non plus à utiliser le langage cinématographique, se laissant bien souvent dépasser par le flot d’émotions, d’informations et de questions.
Réhabilité en logements sociaux dès 1947, le camp de Drancy demeure intact. L’urgence du témoignage est d’autant plus prégnante aujourd’hui que les derniers survivants passés entre les grilles du camp de transit meurent peu à peu. La finalité pédagogique d’un tel film est clairement atteinte : les divers témoignages, tous passionnants de précision, décrivent les conditions d’arrestations et d’internement des déportés, la collaboration de la police française et l’hostilité d’une partie de la population envers les Juifs promis à une mort quasi certaine. Mais, d’un point de vue cinématographique, la neutralité totale de l’image – qui passe notamment par la réutilisation plate d’archives libres de droit – finit par pervertir l’intention du respect absolu de la parole.
Le miroir aux reflets brisés
Le problème est rarement dans l’intention ; il explose dans le positionnement de la réalisatrice : Sabrina Van Tassel veut écouter, montrer, garder une trace. Elle ne met pourtant que fort rarement en relation les témoins et cet espace cloisonné. S’abandonnant au tic télévisuel de l’utilisation du spécialiste pour corroborer les dires des vieux et jeunes témoins (Serge Klarsfeld par exemple), les documentaires mémoriels de cet acabit n’ont finalement pas assez confiance en leur sujet. Ce dernier doit être objectivé par un historien, un psychiatre, démultiplié par une foule de thèmes qui va ici jusqu’à mettre en parallèle la douleur des anciens déportés avec la misère des habitants contemporains. In fine, la neutralité timide de l’image et l’effacement conscient de celle qui la forge donne un ventre mou : enfermées dans un cadre, un appartement, une cérémonie, les paroles ne peuvent se libérer. La peur de détourner ou de flétrir mène ainsi à une confrontation sans perspective des temps passés et présents, à l’impression que plus rien n’est à dire.