Peu de longs-métrages se sont intéressés jusqu’ici au conflit social meurtrier qui secoua la Pologne à la fin de l’année 1981. Pour son premier film de fiction, Rafael Lewandowski s’intéresse à ce tabou persistant en confrontant une famille modèle à ses propres zones d’ombre. Mais par excès de maîtrise, La Dette finit par s’asphyxier de l’intérieur, sortant difficilement de l’implacable démonstration que le réalisateur s’était fixé pour objectif.
Pawel est un jeune Polonais de trente ans qui vit de petits boulots pour subvenir aux besoins de sa famille. Avec son physique de rugbyman, il dégage une virilité tranquille qu’on imagine héritée d’un modèle structurant. Ce modèle, c’est son père, Zygmunt, ancien ouvrier respecté de tous pour avoir courageusement conduit un mouvement gréviste lors de la révolte sociale de décembre 1981 au cours de laquelle neuf mineurs furent tués par la milice. Mais sur fond de crise économique et de précarité matérielle, l’équilibre familial est mis en péril lorsque le père est, contre toute attente, accusé d’avoir été la taupe du régime communiste trente ans plus tôt. En quête de vérité, Pawel doit composer avec les mensonges et les contradictions d’un père qui laissent deviner les multiples lectures que l’on peut avoir de cet obscur passage de l’histoire contemporaine.
À ce titre, il serait bien difficile de ne pas louer la détermination du réalisateur d’avoir mené un tel projet, surtout lorsqu’on sait que l’absence de réflexion collective sur ce lourd héritage mène aujourd’hui la Pologne à toutes sortes d’excès et de dérives (dénonciations publiques, procès d’intentions, etc.) qui empêchent le débat de s’assainir. Le pari était d’autant plus risqué que, hormis Skolimowski qui a judicieusement fait exister ce pan de l’histoire polonaise en hors-champ de son Travail au noir dès 1982, peu de films ont osé mettre en image ce que la conscience collective a soigneusement tenu à l’écart de toute incarnation populaire. Avec son passé de documentariste militant (le retour d’Auschwitz, le procès Papon), Rafael Lewandowski a toute la légitimité pour s’attaquer à ce périlleux projet, d’autant plus que l’apprentissage de son métier de cinéaste en dehors de la Pologne lui assure a priori de prendre le recul nécessaire.
Pourtant, en dépit de la rigueur dont la mise en scène fait preuve, rien ne fonctionne vraiment dans La Dette. La faute peut-être à un scénario qui a lourdement circonscrit toutes les questions politiques posées par cette possible trahison à un périmètre trop limité (une seule et même famille), au risque de transformer les personnages en archétypes vaguement désincarnés. La prévisibilité des rebondissements n’arrange rien à l’affaire : la contradiction manifeste précède systématiquement l’ambiguïté, n’offrant finalement que peu d’issues à cette descente aux enfers dont on comprend trop facilement les ressors. Enfin, le réalisateur donne la désagréable impression d’hésiter trop régulièrement entre le film de suspense et les codes qui vont avec (menaces, chantage, etc.) et une réelle volonté d’engager un dialogue en insufflant une troublante réflexion là où les acteurs de la vie politique semblent énoncer des vérités toutes faites.
Au cours de ses dernières scènes, La Dette abandonne sa démarche initiale (déconstruire les modèles) pour nous dire, non sans un certain cynisme, que la Pologne n’est décidément pas prête à affronter son histoire et lever les zones d’ombre persistantes. L’implacabilité du constat serait sans doute mieux passée si Rafael Lewandowski n’avait pas donné l’impression qu’il prédestinait dès les premières scènes cette quête de vérité à un échec cinglant. S’il a l’adresse de se garder de tout jugement à l’égard de ses personnages, le réalisateur les prive délibérément de cette respiration, de ce courant d’air qui auraient donné l’impression qu’on jouait un peu moins au malin avec le spectateur. Au bout du compte, le film finit par susciter un étrange malaise, mais ce n’est manifestement pas celui qu’on espérait.