La comédie de mœurs française aime bien jouer au film choral à la manière d’Altman, généralement dans un ou plusieurs cercles familiaux. Mais ce chœur-là fait souffrir les oreilles et les yeux, lorsque les personnages se voient distribuer caractères trempés dans nos stéréotypes psycho-sociologiques, bons mots de niveau télévisuel et considérations d’inspiration douteuse sur la vie, l’amour et les sujets de couverture de magazine. Pour son premier long métrage (adéquatement affublé d’un titre en forme de lapalissade bêta qui cherchait sans doute à susciter une complaisance populaire), on ne peut pas dire que Pascal Laëthier ambitionne de se détacher des pauvres ambitions du genre.
Une famille formidable
Abandonnée voilà des années par son écrivain de mari (François Berléand), une mère (Clémentine Célarié) réunit autour d’elle son compagnon, les enfants nés de son premier lit et leurs conjoints, ainsi que son brave beau-père philosophe en chaise roulante. Hic : l’une des filles a eu la douteuse bonne idée de transmettre son invitation à son père indélicat parti en Amérique, lequel se laisse à contrecœur traîner à la fête par sa nouvelle compagne pleine de bonne volonté. Au menu, rien que du réchauffé : accrochages, piques vachardes et scènes de ménage à tous les étages, seul le sous-titre tâche d’innover vaguement : « La prise de pouvoir de la femme dans le couple moderne ». Sur sa petite scène de théâtre piteusement filmée (les quelques essais de mise en scène, pompés chez d’autres, auraient eu le même effet sur les planches), le réalisateur Laëthier offre un simulacre de panorama du sujet en faisant défiler, en guise de galerie de personnages, des illustrations de lieux communs sur la question. On trouve la femme froide qui considère tout juste son conjoint comme un éleveur d’enfants (mais pourquoi est-elle aussi méchante ? attention, secret de famille), les deux lesbiennes décontractées qui envisagent d’avoir un enfant, la jeunette délurée qui couche à tout va, la matriarche qui se recompose une famille. Soit une poignée d’archétypes sortis tout droit d’études psycho-sexo-sociologiques de magazines, recréés grossièrement dans un dispositif de comédie télévisuelle du type Une famille formidable, carburant au bon mot bon marché, à la psychologie de boulevard et à l’action informe.
L’homme est l’avenir de la femme
Qu’on ne s’y trompe pas : pas plus que dans le récent remake de Femmes de Cukor qui sortira bientôt en France (Hollywood a aussi ses problèmes pour filmer les nouveaux rapports homme/femme), la prédominance des femmes dans ce film ne lui confère une portée féministe ou progressiste. Face à l’hyperactivité féminine tournée en sitcom hystérique, le mâle se voit conférer une bien maigre place pour se poser, à défaut d’exister : un fils ado rapidement réduit à l’état de meuble, un grand-père qu’on ne filme que comme un papy drôle et plein de bon sens, Atmen Kélif en victime conjugale transparente, il n’y a guère que François Berléand et Étienne Chicot, plutôt bons dans leurs registres respectifs familiers, pour donner un semblant d’âme à leurs personnages. Or, cette représentation inégalitaire n’offre qu’un apparent déséquilibre, retombant en réalité bien sur ses pieds dans le vieux fonds rance qui sous-tend le pire de la comédie de mœurs gauloise : clichés rabougris sur le sexe et ceux qui le font, sur la prétendue lutte entre désirs et sentiments, sur l’émancipation de la femme dont on fait un objet de ricanements plus ou moins gras avant de contredire parce qu’on n’a rien d’autre à dire. À la fin, tout le monde — oui, même les lesbiennes à leur corps défendant — réalisera que les femmes ne peuvent pas se passer des hommes, si possible un pour chacune et pour longtemps, et vice versa. La différence, c’est que c’est pas folichon.