© Malavida films
La trilogie Wives

La trilogie Wives

de Anja Breien

  • La trilogie Wives
  • (Hustruer)

  • Norvège 1975, 1985, 1996
  • Réalisation : Anja Breien
  • Scénario : Anja Breien
  • Image : Halvor Næss
  • Costumes : Ada Skolmen
  • Montage : Jan Horne
  • Musique : Finn Ludt
  • Production : Hans Lindgren, Norsk Film A/S
  • Interprétation : Anne Marie Ottersen (Mie), Katja Medbøe (Kaja), Frøydis Armand (Heidrun)...
  • Distributeur : Malavida films
  • Date de sortie : 1 avril 2026
  • Durée : 1h24, 1h28, 1h14

La trilogie Wives

de Anja Breien

Three Women


Three Women

À la toute fin de la trilogie Wives, l’une des trois protagonistes, Heidrun (Frøydis Armand) s’effondre en apprenant que l’idée générale du roman qu’elle avait commencé à écrire, qui raconte comment une femme achète le manteau d’une ancienne prostituée puis décide de prendre sa place, a déjà été exploitée par un homme quelques années auparavant. Mais au fond, qu’importe : comme le précise Kaja (Katja Medbøe), « il sera différent s’il est écrit par une femme. » Pour la première fois, la cinéaste commente de façon ludique la relation étroite que sa série de films entretient avec Husbands (1971), réalisé seulement cinq ans avant la sortie du premier volet. L’intrigue des trois films prend pour point de départ, comme chez Cassavetes, une journée particulière qui a valeur d’exception dans le quotidien de trois personnages. Réunies tous les dix ans à l’occasion d’une célébration (la réunion des anciens d’une école de filles pour les deux premiers films, puis l’anniversaire d’une des trois protagonistes pour le dernier), Heidrun, Kaja et Mie (Anne-Marie Ottersen) décident de ne plus se quitter pendant vingt-quatre heures, laissant de côté emploi, mari et enfants. C’est par la fugue que s’opère le dévoilement progressif de l’intimité des trois amies, et c’est dans cette dialectique entre la contrainte et la liberté qu’elles ouvrent une brèche vers leur future émancipation. Reprendre Cassavetes ne signifie donc pas, pour Anja Breien, en faire l’imitation servile, se placer au nombre des épigones : écrivant sous contrainte pour mieux s’émanciper de son modèle, elle a choisi la copie pour creuser, dans les intervalles du récit, une distance critique. Car s’il y a bien une chose qui différencie la fuite en avant des épouses de celle de leurs homologues masculins, c’est l’empêchement : on ne peut pas réellement s’enfuir lorsqu’on est une femme, encore moins quand on est une épouse.

Dans le premier film, les trois épouses, qui ont trente ans, s’élancent dans une virée qui pourrait être sans fin. Leurs attaches familiales et professionnelles n’apparaissent à l’écran qu’au moment où les trois camarades doivent financer la suite de l’escapade, manière de rappeler au spectateur que les femmes n’ont pas le droit d’ouvrir de compte en banque en 1975. Pour continuer, il faut tourner à son avantage les mauvaises intentions de deux loubards, redevenir un peu adolescente devant sa mère, telle Kaja sous le regard gêné de ses acolytes, ou, comme Heidrun, demander sa dernière paie en liquide, avant d’être licenciée. Le film s’achève d’ailleurs sans que l’intrigue ait trouvé un point de fuite, la cinéaste décidant de libérer le destin de ses héroïnes des limites de l’intrigue : Heidrun relance le mouvement (dernière réplique : « Faut rester ensemble ! On ne peut pas s’arrêter là ! ») quand le film l’interrompt (arrivée soudaine du générique qui annonce avec fracas, par un carton : « Mais le film s’arrête ici »). Le film, mais pas leurs aventures : dès le deuxième volet, leur grande évasion menace d’être contrecarrée. C’est alors dans le principe de la sérialité et son potentiel aliénant que la trilogie trouve sa puissance : dix ans plus tard, dans Wives 2, l’échappée spontanée se transforme en rituel, tandis que la journée particulière est trouée par toutes les entraves qui n’arrivaient pas à percer la bulle du premier film. Trop concernées, à quarante ans, par les hommes de leur vie, les amies ne s’enfuient plus par désir, mais par devoir envers chacune. Le centre de gravité bascule : ce ne sont plus les maris qui craignent de voir fuir leur femme (l’époux de Kaja l’avait fait porter disparue dans le premier volet), mais les trois femmes qui redoutent les sorties de chacune. La crise de jalousie de Mie envers Kaja et Heidrun, parties dans la nuit rejoindre leurs amants respectifs, est certainement l’une des idées les plus touchantes du film. Le féminisme du premier film évolue avec l’époque et l’âge des protagonistes : dans les années 1980, il ne s’agit plus de s’enfuir, mais de se rallier à la cause, même à la cause la plus minime, la cause amicale, pour ne pas tomber dans un individualisme tout aussi aliénant – une leçon que la cinéaste développe dans son dernier film, où chaque femme trouve un point d’union entre sa propre liberté et son quotidien, et apprend même aux enfants, devenus grands, à s’émanciper eux aussi.

La trilogie s’achève sur une immense manifestation d’étudiants à la télévision et l’idée d’une transmission. Loin de la démarche centipède de Cassavetes, qui consistait à s’enrouler dans les replis intimes des personnages jusqu’à la crise, Anja Breien part de cette dernière pour s’ouvrir sur un groupe, une époque et une communauté, transformant le drame intime en question politique. À la fin, Wives 3 se détache progressivement du groupe de femmes pour se rapprocher de la population d’Oslo, de sa jeunesse angoissée par le pauvre financement de l’université publique, de ses habitants racisés que l’on voit agressés en pleine rue. Manière pour la cinéaste de nous signifier que l’émancipation des femmes n’était pas une fin, mais seulement un commencement.

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