En s’intéressant à l’influence au Japon d’une figure littéraire telle que Osamu Dazai, les réalisateurs Gilles Sionnet et Marie-Francine Le Jalu proposent surtout une étonnante galerie de portraits de fans qui ne vivent qu’à travers les écrits de leur maître. Si le format aurait certainement gagné à être resserré, La Vie murmurée reste une plongée inattendue au sein de la société japonaise.
Soutenus par la Fondation du Japon, les documentaristes Gilles Sionnet et Marie-Francine Le Jalu ont tenté le pari un peu risqué de faire exister des anonymes japonais en s’appuyant sur la figure tutélaire d’un écrivain, Osamu Dazai. Ce point de départ, plutôt original tant l’auteur reste relativement méconnu en France, a néanmoins l’avantage de permettre au film d’offrir différents niveaux de lecture. Au-delà d’une hagiographie un peu empesée de l’écrivain, on aurait pu en effet craindre que le film ne soit qu’une resucée de l’émission Strip-Tease, se contentant d’étaler une étrange galerie de portraits d’hommes et de femmes, en pleine crise existentielle, qui ne vivent plus qu’au travers des écrits de leur idole. Probablement parce que les réalisateurs ont l’intelligence de toujours se mettre à hauteur de leur sujet, aucun malaise ne résulte de ce parti-pris documentaire si ce n’est celui de découvrir une société en crise identitaire profonde, en quête d’une éthique capable de donner un sens à la grande mutation que le Japon a traversée depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. S’il est beaucoup question des mots et phrases de Dazai, ceux-ci ne sont lus à l’écran qu’en raison d’un défaut de formulation pour ces anonymes dont le premier besoin est de donner corps à leurs errements existentiels, à défaut de trouver un écho dans leur environnement sociétal. C’est donc finalement cet arrière-plan sociopolitique qui intrigue et finit par donner tout son sens à La Vie murmurée.
Évidemment, on pourrait se dire que cette plongée dans la société japonaise ne va pas vraiment à l’encontre des idées reçues qu’on peut avoir de cette société, vue de l’Occident. La tentation du suicide qui parcourait l’œuvre de Dazai (et de nombreux auteurs japonais comme le plus connu d’entre eux, Mishima) est aussi le lot de bon nombre de ses lecteurs les plus assidus qui ressentent pleinement cette « indignité à vivre ». Tout cela donne donc le sentiment d’un pays qui a privilégié coûte que coûte son développement économique au détriment du bien-être, de l’épanouissement et qui, aujourd’hui, traverse une vraie crise morale, renforcée par les derniers événements (économie en berne, drame de Fukushima qui vient a posteriori amplifier le sentiment de malaise pour le spectateur). Seulement, le propos des deux réalisateurs ne se limite bien heureusement pas à ce lieu commun et donne une vision évidemment plus complexe du Japon, loin de cet individualisme forcené et généralisé que nous, Français, avons tendance à plaquer sur le fonctionnement social du pays.
Si la galerie de lecteurs croisés est éclectique, tant d’un point de vue générationnel que sur l’origine sociale, il est intéressant de constater que chacun, à sa manière, se vit comme à la marge d’une norme et que l’œuvre de Dazai semble être un pont entre une intimité torturée et un extérieur déshumanisé. La solitude, il en est beaucoup question dans La Vie murmurée : s’il arrive que des groupes se forment autour de lecture de l’auteur, chacun semble se noyer dans des mots de l’écrivain répétés à l’envi, quitte à donner l’étrange sentiment qu’aucun de ses lecteurs n’a les armes pour se construire une réflexion propre, comme si l’œuvre tutélaire supplantait toute indépendance d’esprit. Mais le malaise est encore ailleurs : car, s’il n’y a pas d’affranchissement face aux pensées d’un homme disparu depuis plus de soixante ans, aucune autre hypothèse de vie n’est formulée, comme s’il n’y avait tout simplement pas d’envie de produire une pensée propre, de faire de sa solitude un nouveau moteur. Le montage, s’il aurait néanmoins gagné à resserrer les entretiens pour éviter un délitement progressif du propos initial, met habilement chaque vie en parallèle sans qu’aucune transversalité ne vienne rompre à un moment l’isolement des intervenants. Le constat final n’en est que plus âpre.