© Haut et Court
Le Chant des forêts

Le Chant des forêts

de Vincent Munier

  • Le Chant des forêts

  • France2025
  • Réalisation : Vincent Munier
  • Scénario : Vincent Munier
  • Image : Vincent Munier, Antoine Lavorel, Laurent Joffrion
  • Son : Vincent Munier, Antoine Lavorel, Laurent Joffrion, Léo-Pol Jacquot
  • Montage : Laurent Joffrion, Vincent Schmitt
  • Musique : Warren Ellis, Dom La Nena, Rosemary Standley
  • Producteur(s) : Pierre-Emmanuel Fleurantin, Laurent Baujard
  • Production : Paprika Films, Kobalann, France 3 Cinéma
  • Interprétation : Vincent Munier, Michel Munier, Simon Munier
  • Distributeur : Haut et Court
  • Date de sortie : 17 décembre 2025
  • Durée : 1h33

Le Chant des forêts

de Vincent Munier

L'oiseau fantôme


L'oiseau fantôme

Loin des hauts plateaux tibétains qu’arpentait Vincent Munier aux côtés de l’écrivain Sylvain Tesson dans La Panthère des neiges (2021), le nouveau documentaire animalier du cinéaste s’inscrit au cœur des forêts vosgiennes de son enfance. Ce projet a priori plus intime trouve sa source dans le récit autobiographique L’Oiseau-forêt de son père Michel Munier. Celui-ci y décrit les longues nuits d’affût dans la montagne et ses années de combat pour la préservation du grand tétras un oiseau ancestral des Vosges, également surnommé coq de bruyère et disparu de la région depuis quelques années. Vincent Munier s’empare de ce récit dans la perspective d’une double transmission, en se filmant aux côtés de son père et de son fils Simon. Réalisé à partir d’une matière accumulée pendant une dizaine d’années, Le Chant des forêts recrée les souvenirs de rencontres animalières que Vincent et Michel relatent à Simon. Entre les murs d’une cabane forestière, ce dernier se fait le relai ingénu du spectateur et interroge les deux hommes sur leur pratique d’observation. L’artificialité du dispositif, qui articule une nouvelle séquence animalière à chaque anecdote, va toutefois à l’encontre du principe même de l’observation, joliment décrit par Michel Munier dans son livre. Quoi de plus opposé à la dynamique de l’attente (Michel raconte avoir passé plus de 800 nuits sous un sapin afin d’apercevoir un coq de bruyère) que ce panachage opéré par le film ? La part de mystère propre à l’affût se trouve d’ailleurs désamorcée par une des premières séquences, supposée illustrer la plus belle rencontre de Michel Munier avec un grand tétras : la haute résolution de l’image et les multiples gros plans donnent à voir l’espèce convoitée sous un jour inaccessible pour l’observateur.

La scène pose un autre problème : si les récits intimes du film prônent la préservation d’un espace naturel familier, où ont été filmées ces images d’une espèce aujourd’hui disparue de la région ? Leur provenance est révélée plus tard dans le récit, lorsque les deux hommes décident d’emmener Simon observer son premier grand tétras… dans le Grand Nord norvégien, où les conditions sont encore réunies pour permettre aux oiseaux de vivre paisiblement. Loin de toute activité humaine, l’animal apparaît à l’aube devant les caméras de Vincent Munier, qui s’empresse de réveiller son fils pour contempler le spectacle. Les plans employés pour la reconstitution des récits du grand-père sont donc filmés à des centaines de kilomètres de l’endroit où ils se sont déroulés. Un choix qui interroge, notamment au regard de l’engagement militant du cinéaste, qui s’est fermement opposé à la réintroduction de vingt coqs norvégiens dans les Vosges en 2024 (estimant à raison que l’altération du massif est trop avancée pour ne pas condamner ces oiseaux à une mort certaine). Le film, animé par un désir de monstration, procède pourtant ici à un mouvement inverse : il introduit des coqs norvégiens dans un récit centré sur les forêts vosgiennes.

Regarder le vivant

Dans La Panthère des neiges, Vincent Munier avait au fond à peine besoin de filmer la fameuse panthère (qui n’apparaissait qu’à la dernière minute du film) : c’étaient précisément la nature imprévisible de cette rencontre et l’attente de son apparition qui favorisaient la découverte d’une riche faune himalayenne. Au détour d’une séquence, le cinéaste racontait d’ailleurs avoir, lors d’un précédent voyage, accidentellement capturé le regard d’une panthère dans la profondeur du champ d’une photographie de faucon crécerelle. Cette belle idée anti-spectaculaire ne guide plus la mise en scène du sauvage dans Le Chant des forêts. Si par moments le jeune Simon et son grand-père prêtent l’oreille aux sons des êtres qui peuplent ces montagnes, cette écoute, cette attente essentielle prônées par les Munier, ne durent jamais que quelques minutes ; elles sont sacrifiées au profit d’une imagerie attractive du vivant. Comme dans ses livres de photographies, le regard en très gros plan d’un lynx, le plumage étincelant du grand tétras ou le rut des cerfs constituent une vaste galerie de portraits. Le film porte malheureusement en lui le paradoxe d’une certaine photographie animalière qui, tout en souhaitant sensibiliser un large public au monde animal, le transforme en spectacle déréalisé.

Il ne s’agit pas de remettre en question l’engagement de Munier pour la préservation des espaces naturels montrés (l’amour que porte cette famille au vivant demeure palpable, et le film met à l’honneur une pluralité d’espèces), mais il existe bien d’autres manières d’accueillir le vivant. Un film récent en atteste : au fil des Sept Promenades avec Mark Brown, Pierre Creton et Vincent Barré éveillaient notre attention sur les végétaux du bord des chemins. « Pas besoin de partir dans l’Himalaya » pour s’émerveiller, dira le botaniste au cœur du film, le paysage normand suffit. La belle idée du Chant des forêts de Vincent Munier aurait justement pu tenir dans la manière de se focaliser sur l’écoute et la contemplation des animaux qui constituent véritablement, et encore aujourd’hui, le « chant de nos forêts ».

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