Le Fataliste

Le Fataliste

de João Botelho

  • Le Fataliste
  • (O Fatalista)

  • Portugal2005
  • Réalisation : João Botelho
  • Scénario : João Botelho
  • d'après : le roman Jacques le fataliste et son maître
  • de : Denis Diderot
  • Image : Edmundo Díaz
  • Montage : Renata Sancho
  • Producteur(s) : Paulo Branco, Martin Katz
  • Interprétation : Rogério Samora (Tiago), André Gomes (le patron), Suzana Borges (l'aubergiste), Rita Blanco (Mme D.), Jose Wallenstein (le marquis), Patrícia Guerreiro (Bárbara)...
  • Date de sortie : 5 avril 2006
  • Durée : 1h39

Le Fataliste

de João Botelho

Conte de printemps


Conte de printemps

À l’instar de ses confrères Manoel de Oliveira ou João César Monteiro (décédé en 2003), le cinéaste portugais João Botelho est un grand habitué des festivals, particulièrement celui de Venise, où il a présenté six films dont cinq en compétition. Dernier en date, Le Fataliste a également été montré aux festivals de Toronto et Séville : autant dire que malgré une carrière prolifique, Botelho fait partie de ces grands metteurs en scène qui doivent les financements de leurs œuvres à la fidélité des programmateurs, les exploitations de leurs films en salles se réduisant à peau de chagrin.

Ni chic ni choc, le cinéma de Botelho n’est probablement pas assez mode pour susciter l’engouement médiatique dont ont pu bénéficier certains autres cinéastes dits « confidentiels » à divers stades de leur carrière. Adapté du célèbre roman de Diderot, Jacques le fataliste, son nouveau film est pourtant une divine surprise pour ceux qui entreront pour la première fois dans l’univers du metteur en scène. Effronté, engagé, plein de verve et d’humour, Le Fataliste est un conte aux multiples niveaux de lecture, complexe mais accessible, qui mélange le rire et le tragique avec grâce : se laisser embarquer dans l’univers de Botelho, c’est avant tout accepter de céder à ces paradoxes.

Les premières minutes du film laissent pourtant présager le pire. Tiago (interprété par l’irrésistible Rogério Samora, sorte de Mastroianni portugais) est chauffeur et conduit son patron vers une destination inconnue. Lancé sur les routes du Portugal, le duo se perd dans des bavardages pleins d’esprit et, surtout, lourdement anachroniques : dans ces scènes ampoulées et maniérées, Le Fataliste ressemble à un remake des Compères par Jean d’Ormesson. Fort heureusement, la méprise ne dure pas : un crash plus tard (qui conduit notre sympathique héros à peloter une bourgeoise coincée dans sa voiture), Tiago et son patron atterrissent dans un hôtel de passe, première étape improbable d’un voyage rocambolesque prétexte à de multiples rencontres et autant d’anecdotes sur l’amour, le pouvoir et la lutte des classes.

Vaste programme, dont Botelho se sert pour y faire « coexister l’âme, le cœur, le cerveau et la chair » (dixit le réalisateur dans une note d’intention). Et il y a bien un peu de tout cela dans Le Fataliste : pour le cinéaste, parler d’amour et de sexe équivaut à développer les théories de Diderot, qu’il fait siennes, sur la corruption qui découle du pouvoir et le droit de chacun de jouir de sa liberté. Les femmes jouent un rôle prépondérant tout au long du récit – tour à tour initiatrices, libertines, affectueuses, voleuses, vierges ou putains ou les deux à la fois – et le regard que leur porte Botelho est exempt de la condescendance rance que certains cinéastes autoproclamés épicuriens (au hasard, Bertrand Blier) utilisent pour tenter de masquer leur misogynie.

Aux deux tiers du film, le récit dévie pour nous conter une longue anecdote, celle d’une bourgeoise mal aimée par son époux et qui, pour se venger, va le faire tomber amoureux d’une prostituée qu’elle aura, au préalable, modelé pour devenir l’aristocrate idéale (ce même segment de Jacques le fataliste inspira Bresson pour Les Dames du bois de Boulogne). Si jusqu’ici Le Fataliste séduisait par son énergie un peu brouillonne sans toutefois convaincre totalement, Botelho parvient à cet instant à une osmose parfaite entre forme et fond, où la maîtrise du montage et la splendeur de chaque plan servent à la perfection son discours. Le cœur du Fataliste est bien là, dans la dénonciation de l’aigreur du pouvoir et la manipulation des schémas sociaux, où la soudaine mélancolie contraste si délicieusement avec le reste du film que la valeur de l’ensemble s’en trouve rehaussée. Le Fataliste se révèle alors entièrement : conte philosophique intemporel, adaptation gonflée à contre-courant des modes et des tendances et pourtant terriblement moderne. Son classicisme n’est qu’illusoire, Diderot n’en serait pas peu fier.

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