Avec son titre qui détourne ouvertement la théorie complotiste et raciste de Renaud Camus (le tristement célèbre « grand remplacement », popularisé par Éric Zemmour), Le Grand déplacement donne d’emblée une ambition politique à sa comédie grand public. Il décrit ici la première mission spatiale africaine, destinée à évaluer la possibilité d’emmener tous les habitants du continent sur la planète « Nardal » pour fuir la Terre rongée par le racisme et les problèmes environnementaux. L’affirmation identitaire et le procédé d’empowerment qui nourrissent le projet fictionnel semblent s’appliquer au film lui-même, puisque Jean-Pascal Zadi œuvre à déplacer l’imaginaire occidental de la science-fiction, ce dont témoigne déjà le nom de la planète fictive, hommage à la militante martiniquaise Paulette Nardal. Convoquant explicitement le mouvement afrofuturiste, l’entreprise se traduit d’abord dans le choix du casting, composé quasi exclusivement d’afrodescendants, puis par quelques décalages comiques : ainsi d’un plan sur des vaisseaux accompagné non pas du Beau Danube bleu de Strauss, mais d’un rythme funk, ou encore du robot en forme de statuette africaine qui contrôle le vaisseau à la manière de HAL 9000. La démarche de Zadi reste ceci dit ambiguë, oscillant entre le premier degré (cf. l’épilogue en forme de discours édifiant qui appelle à l’affirmation d’une puissance africaine capable de se définir en dehors du schéma impérialiste américain) et une simple parodie de la SF traditionnelle.
Au fond, cette indécision prolonge la position du pilote incarné par Zadi lui-même, qui ne cesse de tourner en dérision l’ambitieux projet spatial. Installé en France, le personnage se rend pour la première fois en Côte d’Ivoire, son pays d’origine dont il ne connaît ni la culture ni la langue. Pétri de stéréotypes intériorisés (à l’encontre des musulmans, des femmes, des homosexuels, etc.), il est le membre de l’équipage le moins sensible aux enjeux politiques décoloniaux, provoquant même une violente dispute interne suite à l’une de ses blagues sur l’esclavage. Le véritable sujet du film se loge sans doute dans cette forme d’autodérision qui permet d’explorer les tiraillements et paradoxes d’un individu confronté à son identité noire, mais cet horizon comique est malheureusement souvent mis de côté au profit de dialogues lourdement explicatifs sur les enjeux de la mission ou de scènes de tension consacrées au pilotage des vaisseaux. Le film finit même par s’enliser dans les conventions narratives de la SF sans parvenir à les subvertir par l’humour, faute de vannes à la hauteur. En témoignent les personnages incarnés par l’humoriste Fary ou par Reda Kateb, réduits tout du long à une seule blague : l’un nie être métis, quand l’autre, seul musulman à bord du vaisseau, cherche uniquement la direction de la Mecque pour accomplir sa prière. Ce qui pourrait relever du comique de répétition donne plutôt l’impression, à la longue, d’un manque d’inspiration.