Deux jeunes tueurs à gage, Karl (Patrick Jouané) et Roland (Philippe Chemin) sont envoyés par un fleuriste crapuleux pour assassiner une bourgeoise exilée dans sa maison de province. Depuis le jardin bucolique de Kate (Delphine Seyrig), ils se laissent aller à la flânerie, aux rêveries, aux jeux et à l’amour, en oublient leur mission. Au fil de cette partie de campagne, le temps se dilate, voire même finit par s’arrêter : c’est comme si Guy Gilles s’efforçait d’en retenir les instants les plus fragiles et fugaces. Les personnages et les décors semblent alors figés, s’insérant dans les tableaux qui tapissent les arrière-plans des intérieurs bourgeois. Kate apparaît d’abord immobile devant une toile qui remplit le cadre tout entier, puis plus tard en effigie de Marilyn Monroe. « J’ai des images plein la tête », dit-elle, alors que ses souvenirs de jeunesse contaminent sporadiquement le montage. Guy Gilles capture ainsi les moindres détails d’un restaurant parisien dans lequel elle travaillait jadis, par une série de natures mortes qui apparaissent en inserts et exacerbent l’impression de temps suspendu.
Ce badinage illusoire, témoignant d’une certaine superficialité dont le cinéaste semble avoir conscience (cf. la vague intrigue criminelle qui sert de prétexte au récit), est toutefois contrebalancé par la force de la mélancolie. Inévitablement, le « jardin bascule ». Le cinéma de Guy Gilles, empreint de fatalité, s’organise alors autour de motifs plus sombres : le spleen, la rupture, la fuite et la mort. Les décadrages et les regards dans le vide apparaissent d’autant plus saillants lorsque Karl et Roland sont chassés de la maison : les personnages sont à la fois d’ici et d’ailleurs, d’aujourd’hui et d’hier. L’amertume de Karl grandit depuis sa chambre d’hôtel dans laquelle il songe à Kate et au jardin, dont les images contaminent à leur tour le montage. Le retour de ces visions subjectives (au début du film, Karl se remémorait ses crimes), dévoile quelque chose de la tristesse monstrueuse du personnage. Le film se replie alors, comme l’assassin, sur lui-même : devant les corps morts de Kate et de Karl dans le jardin désormais bien silencieux, on repense au début du film et à cet inconnu qui déclarait, au lendemain des célébrations du 14 juillet, « Y’a plus rien ». Comme à chaque fois, les films de Guy Gilles nous laissent sur un constat aussi mélancolique qu’amer : la fête est finie.