Couvrant plusieurs décennies de la seconde moitié du XXe siècle, Le Maître du Kabuki raconte l’histoire d’une vie : celle de Kikuo, un prodige du Kabuki, cette forme théâtrale japonaise interdite aux femmes durant le XVIIIe siècle et dont les rôles féminins sont depuis, par tradition, interprétés par des hommes (appelés onnagata). Le récit épouse plus précisément la logique d’un rise and fall émaillé d’importantes ellipses, entre lesquelles Lee Sang-il retient les moments clefs de la trajectoire de son personnage, future star de sa discipline, mais d’origine « impure » (si l’on est normalement onnagata de père en fils, Kikuo est fils de yakuza). De pureté et d’impureté, il est d’ailleurs souvent question entre Kikuo et son ami/rival Shunsuke, ce dernier ayant le Kabuki « dans le sang », ainsi que dans la façon qu’ont les personnages d’aborder l’art du jeu théâtral. Si le héros va connaître une chute spectaculaire après des débuts en fanfare, son style reste cantonné à l’exécution rigoureuse des contorsions et des déclamations propres au Kabuki.
On peut alors voir, à travers les conversations sur la netteté du jeu entre Kikuo et les différentes figures tutrices qui croisent son chemin, un écho à ce que le film accomplit formellement, à savoir une exécution académique au sens premier du terme, calquée sur les modèles des maîtres. Malgré sa durée imposante, Le Maître du Kabuki ne suscite aucun sentiment d’ampleur ; il épouse davantage les traits d’un téléfilm de luxe qui empile les passages obligés (la scène d’enfance matricielle, l’apprentissage à la dure, la rupture entre les deux amis, les retrouvailles amères des années plus tard, etc.). Il y avait pourtant de quoi faire, entre le lyrisme exacerbé du Kabuki et la rivalité potentiellement violente qui se noue entre les deux acteurs, mais Lee Sang-il ne parvient pas à insuffler un élan à son grand récit romanesque. La faute, notamment, à un problème d’intensité dans la mise en scène : trop appliqué, le cinéaste figure les pièces, pourtant nombreuses et longuement filmées, à partir des angles les plus conventionnels qui soient. Supposée épouser une sorte d’extase en montrant Kikuo, au sommet de son art, filmé de dos et illuminé par les projecteurs, la dernière scène du Maître du Kabuki illustre ses automatismes : plutôt que d’en rester à une première vision un brin stylisée et éthérée, Lee Sang-il raccorde plusieurs fois avec le regard ébloui de l’acteur en gros plan, atténuant la force du plan initial, avant de rajouter une ultime réplique – « C’est magnifique… » – qui parachève la scène d’un trop-plein de littéralité.