Après avoir dépeint des chômeurs en string (Full Monty, 1997), puis des taulards sur les planches (Lucky Break, 2001), Peter Cattaneo fait une infidélité à la grisaille anglaise oppressante pour goûter à la chaleur et à la liberté du bush australien. Le Secret de Kelly-Anne : voilà un titre français aussi fade que réducteur. L’original, Opal Dream, rend bien mieux justice au contenu du film : la mise en parallèle d’un rêve d’adulte (Rex, chercheur d’opales courant après la fortune) et de l’imaginaire d’un enfant (sa fille KellyAnne, dont les seuls amis sont les fictifs Pobby et Dingan). Un jour, ces derniers disparaissent — du moins KellyAnne le croit-elle. Ainsi se superposent une intrigue de chasse au trésor (Rex trouvera-t-il le précieux caillou nécessaire pour nourrir sa famille ?) et une quête de l’innocence perdue (ou de la perte de l’innocence ?), menée par KellyAnne avec l’aide de son frère Ashmol, un garçon intelligent qui suit le travail de son père et fait déjà des rêves de grande personne.
« Suggestion »
Le modeste Peter Cattaneo traite le cas de Pobby et Dingan d’une manière presque trop simple, mais détonnant par rapport à la tendance des films s’aventurant sur ce terrain. Car quelques films ont auparavant traité d’amis imaginaires, et se sont pour la plupart efforcés de représenter explicitement ces derniers (exemple récent : les têtes de poupées parlantes du Tideland de Terry Gilliam). Au contraire, Cattaneo mise exclusivement sur la suggestion, ne laissant percevoir de Pobby et Dingan que les dessins et les récits de KellyAnne. Plutôt que de nous plonger dans l’imaginaire de l’enfant, il nous en donne un aperçu distancié, au point que le doute s’installe sur l’état de la fillette : simplement débordante d’imagination, ou socialement handicapée et nécessitant un soutien médical et/ou psychiatrique ? Dommage que cet effort de lucidité, et la bonne direction des enfants-acteurs, soient les seuls reliefs d’une mise en scène par ailleurs appliquée, mais un peu trop sage.
La piste du conte offerte par l’histoire fournit un bon prétexte à Cattaneo pour reproduire l’exercice de ses films précédents : la chronique populaire optimiste, sans aspérités mais sans prétention. Il dépeint le bush australien comme un Far West moderne, peuplé de gens simples et sympas, d’autres gens moins simples et moins sympas (sans être réellement inquiétants), et quelques-uns plus intrigants que les autres, comme Humph l’expert en opales un peu farfelu. Tout est traité en surface et sans souci d’approfondir quoi que ce soit. Même le fait que l’attachement obstiné de KellyAnne à son univers fictif amène à la compromission de l’avenir social de sa famille n’amène pas plus d’interrogations que celles sur les conséquences immédiates de cette déchéance.
« Frontière entre naïveté et bêtise »
S’agissant d’un projet sans grandes prétentions, on ne trouverait rien à redire à la légèreté de ce tableau gentiment simpliste, s’il ne finissait pas par franchir la frontière entre la naïveté et la bêtise. L’ultime climax du film consiste en effet en une scène de procès grotesque, où le père injustement accusé, défendu par un avocat aussi bidon que pathétique, triomphe par sa seule foi en l’imaginaire de sa fille, et confond la mesquinerie de tous ses concitoyens. Mise en scène sans la moindre trace de second degré, cette scène édifiante menace d’entacher tout le film de sa niaiserie, y compris le final au symbolisme un peu trop évident où KellyAnne sort enfin de sa coquille.
On ne reprochera guère à Cattaneo de n’avoir d’autre ambition que de nous conter une belle histoire, mais bien de trop tirer sur la corde de l’indulgence du spectateur. Malgré la différence d’éclairage et d’accent, son nouveau film laisse une impression semblable aux précédents : quelques éclats de lucidité, et beaucoup d’optimisme limite bêtifiant.