Troisième adaptation du roman de Somerset Maugham, Le Voile des illusions est une œuvre empreinte d’une nostalgie fantasmée, de cet état onirique que le cinéma continue de transmettre avec brillance, ignorant les modes passagères. Que ce soit par l’utilisation efficiente du cinémascope, de ses couleurs flamboyantes ou par un penchant pour le mélodrame rétro, le film de Curran adopte une forme classique sans fioritures, « polie » dirons certains. Or c’est par là-même que Le Voile des illusions parvient à transcrire en images et en musique (Alexandre Desplat a eu droit à un Golden Globe bien mérité pour sa partition) le lyrisme du romancier britannique.
Le récit débute en 1925, lors du périple que le bactériologiste Walter Fane (Norton) et sa femme Kitty (Watts) effectuent en Chine. Kitty a quitté son Londres natal pour vivre loin des conventions sociales de son milieu, la haute bourgeoisie. Mais la passion étant inexistante (amour à sens unique de Walter), l’ennui à son comble, elle se donne au séducteur Charlie Townsend (Schreiber) qui semble la comprendre. Rapidement démasquée, elle va subir les excentricités de son mari, qui lui laisse le choix entre l’humiliation du divorce ou le danger de l’accompagner dans un village ravagé par une épidémie de choléra.
Le choléra, maladie visuellement insoutenable, inonde par bribes la pellicule de son bleu nuit, menaçant de ce fait les protagonistes qui vont jusqu’à jouer à une sorte de roulette russe, avalant des aliments crus et probablement contaminés dans une scène emplie de désespoir. L’environnement dans lequel se retrouve Kitty, qui est passée de Londres à Shanghaï pour finir dans un village où les étrangers sont insultés et pourchassés (« cochons impérialistes ! »), la réduit à assister à la servitude de l’humain (une jeune femme nue est aperçue au milieu de cages d’oiseaux…), à l’occupation de la Chine, tout en étant elle-même le jouet d’une institution, le mariage. Ainsi, John Curran donne une dimension magistrale aux émotions de Kitty, et crée un climat qui restitue parfaitement l’allégorie du malaise féminin.
Bien qu’il n’ait pas la force dramatique du film de Powell, Le Voile des illusions est sensiblement proche du Narcisse noir : Occidentaux humanistes happés par un lieu où l’agitation des sens rend impossible toute rigueur vertueuse, nonnes bienveillantes mais adeptes du prosélytisme… En gardant une approche sensationnaliste et rétrograde, John Curran ne cherche pas à actualiser son film, à le placer sous la bannière d’un cinéma révisionniste. Il réussit alors à ne pas plonger le colonialisme anglais dans un propos moralisateur et laisse son film vivre indépendamment de tout cynisme, avec comme conclusion une recrudescence des flux : brouillard qui se dissipe, eau abondante, larmes rédemptrices. L’amour à sens unique, c’est déjà une destination.