Les Chemins de la mémoire

Les Chemins de la mémoire

de José-Luis Peñafuerte

  • Les Chemins de la mémoire
  • (Los Caminos de la Memoria)

  • Belgique, Espagne2010
  • Réalisation : José-Luis Peñafuerte
  • Scénario : José-Luis Peñafuerte
  • Image : Rémon Fromont, Ella Van den Hove
  • Montage : Sandrine Deegen
  • Musique : Bingen Mendizabal
  • Producteur(s) : Marion Hänsel
  • Interprétation : Marisa Paredes, José-Luis Peñafuerte
  • Date de sortie : 16 mars 2011
  • Durée : 1h36

Les Chemins de la mémoire

de José-Luis Peñafuerte

En chiens de faïence


En chiens de faïence

La mémoire travaille bien des pays, dont l’Espagne. Franquisme et guerre civile, forcément. José-Luis Peñafuerte se lance dans ce sillon avec un documentaire qui aurait pu être passionnant. Il s’avère malheureusement trop lisse et sage pour rendre compte des aspérités et de la complexité de son sujet.

1975 : on annonce à la télévision que le Caudillo a cassé sa pipe. On le sait, le franquisme ne survivra pas longtemps à la vieille chose rabougrie. Dauphin désigné, le roi Juan Carlos, ne tardera pas à lancer le pays vers l’aventure de la transition démocratique. La séquence s’avère captivante, l’archive sera toutefois rare au cours de ce documentaire. Choix justifié et pertinent : Les Chemins de la mémoire tourne autour de la question mémorielle, donc du présent. Comme cette grue qui remue la terre à la recherche d’un des nombreux charniers de la guerre civile, il s’agit de gratter cette mémoire, de la questionner, d’en dévoiler la complexité. Notamment de mettre en lumière le non-dit et la cohabitation de mémoires conflictuelles, éléments présents dès 1972 dans un documentaire tourné dans la semi-clandestinité, le bien nommé Les Deux Mémoires, devant lequel José-Luis Peñafuerte place Jorge Semprun.

Le cinéaste cherche à débusquer cette mémoire en suivant trois pistes principales. Celle d’un charnier que l’on met à jour – avec l’appui du gouvernement Zapatero et de la Loi de Mémoire Historique visant à dépoussiérer cette période opaque et traumatique – pour ouvrir la voie à la restitution et l’inhumation des corps. Afin de faire, comme on dit, son deuil, plus de 70 ans après. Celle de la transmission vers les jeunes générations lorsque le film prend place dans une salle de cours d’histoire, où le prof convoque représentations et mémoires familiales – toutes assez vagues – des élèves, ces derniers étant ensuite mis en présence de deux témoins. La question de l’exil représente la troisième piste, constitutive d’une mémoire – particulière du fait de son extraterritorialité – passant des camps pour « Rouges espagnols » du sud de la France (Argelès, Gurs, Rivesaltes…) à ceux du IIIe Reich, particulièrement celui de Mauthausen pour ces réfugiés républicains.

Avec un dernier bloc plus précisément centré sur cette question de l’exil (et de la problématique du retour au pays), on navigue alternativement entre ces voies mémorielles. Le geste documentaire se veut précis et délicat, mais Les Chemins de la mémoire s’enferme sur lui-même, balisé par les mécanismes de son écriture, dont José-Luis Peñafuerte semble très content. On se trouve en fait face à l’archétype d’un film qui veut faire cinéma, mais à qui il manque beaucoup des saveurs du 7e art. Plus anecdotique mais significatif : on se questionne sur le bien-fondé de la récurrente intervention d’une chorégraphie où deux êtres s’affrontent, s’empoignent, s’emboîtent l’un dans l’autre. La visée métaphorique ne manque pas de clarté, mais était-ce bien nécessaire ?

Si l’on retient quelques plans saisissants, des paroles fortes, on regrette que le film ne soit pas davantage descendu dans l’arène, comme lorsqu’il va se frotter au folklore fascisant des nostalgiques du franquisme avec curés béats et bras (parfois gros) levés. En ces occasions, les mémoires semblent un peu plus à vif. Dommage aussi que José-Luis Peñafuerte ne mène pas plus loin la problématique de l’histoire des perdants/histoire des vainqueurs, celle de ces derniers formant la clef de voûte de toute construction mémorielle collective. Dans Notre musique, Godard insistait sur le fait qu’il n’est d’histoire que des vainqueurs, les vaincus étant mécaniquement spoliés en la matière. Quand Jorge Semprun entame un raisonnement fertile sur ce thème, l’herbe lui est carrément coupée sous le pied. Cela s’apparente à un refus d’une véritable complexité. D’autant plus regrettable que la question s’avère passionnante en Espagne, où les perdants d’hier sont devenus des sortes de vainqueurs moraux dans un pays aujourd’hui globalement organisé selon des valeurs défendues par le gouvernement de Front Populaire en 1936, puis l’armée républicaine durant la guerre civile. Pas malhonnête, loin de là, un peu mal fichu, Les Chemins de la mémoire fonctionne en circuit fermé, sans décoller de sa vocation de transmission sage et convenue.

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