La première fiction de Pelin Esmer, jusque alors documentariste, narre la rencontre entre un vieil ingénieur retraité, collectionneur systématique, vivant dans un étouffant empilement de quincaillerie et de vieux journaux, et le timide gardien de son immeuble, terrorisé par le syndic, claustré dans sa loge et ses tâches quotidiennes. L’un aidera l’autre à s’émanciper, tandis que l’autre aidera l’un à faire le tri dans son bazar.
Les Collections de Mithat Bey réunit toute une somme de qualités très convenables. Une jolie photographie, captant avec délicatesse les ocres de la lumière stambouliote. Une juste distance dans la description du quotidien des personnages, saisi avec pudeur mais non sans discernement. Un soin appliqué dans la composition des plans. Une mesure du rythme, ni trop emballé, ni trop lent, impartissant à chacun son temps d’apparition. Joliesse, pudeur, sensibilité, soin, mesure, juste distance, bref : que des fausses valeurs, qui conduisent la jeune cinéaste turque à simplement effleurer – certes, avec toute la délicatesse imaginable – son sujet.
Il était pourtant passionnant. Le conflit entre Mithat et les copropriétaires de son immeuble, poussant le vieillard solitaire à se séparer de ses collections en vue de travaux d’aménagement, invitait à une réflexion sur les mutations d’une grande ville comme Istanbul sous l’angle du tri. La question du rapport de la cité à son histoire se posait en ces termes : qu’est-ce qu’on garde, qu’est-ce qu’on jette ? Et dans la réponse de Mithat – tout conserver, sans distinction – gisait une belle idée, qui est celle des grands centres d’archivage : dans les objets anodins qui nous entourent se cachent des trésors que nous ne soupçonnons pas encore. La problématique que soulève pourtant cette tâche rejoint celle que posait l’historien Pierre Nora dans ses Lieux de mémoire : tout conserver, tout archiver ne revient-il pas, en fin de compte, à doubler le présent de la somme de ses productions ? Tâche impossible et pulsion discutable d’une société qui rejette sur ses successeurs la responsabilité d’un choix.
Ces questions, le film les soulève mais ne les porte pas longtemps. Son problème est avant tout un problème d’écriture. Son sujet est dilué dans les mêmes plans, les mêmes durées, les mêmes bonnes intentions que ceux d’un cinéma d’auteur international qui anticipe sur le bon goût de ses spectateurs et leur sert à tout crin de la « juste distance », concept creux qui a depuis viré en académisme. Il accouche donc du même humanisme plat qui coiffe ses personnages d’un regard charitable dont ils se passeraient bien, plein d’aménité et si sûr de lui-même. Il faudrait leur dire, à ces auteurs – comme au couple central d’Another Year de Mike Leigh – qu’il est des regards compréhensifs qui blessent plus qu’un coup de poignard.
Il faut d’ailleurs se méfier des films qui, comme celui-ci, fétichisent la quincaillerie. Ils se reposent trop sur la valeur sentimentale des objets mis en étalage et ne font que signaler un passé qui, vite figuré par une masse de bibelots, sonne creux. Pelin Esmer en obstrue ses plans, dresse des amoncellements dont l’esthétique est trop ostentatoire pour ne pas avoir quelque chose à cacher. Et la seule chose qu’elle ait à cacher, finalement, cette esthétique, c’est qu’elle ne fait pas son travail.