Les Femmes du mont Ararat

Les Femmes du mont Ararat

de Erwann Briand

  • Les Femmes du mont Ararat

  • France2004
  • Réalisation : Erwann Briand
  • Image : Jacques Mora
  • Son : Erwann Briand
  • Montage : Guillaume Germaine
  • Musique : Ramponneau Paradise
  • Production : Flight Movie
  • Distributeur : Novociné
  • Date de sortie : 26 septembre 2007
  • Durée : 1h25

Les Femmes du mont Ararat

de Erwann Briand

Las guerilleras


Las guerilleras

Le quotidien de six femmes, six Kurdes, qui ont pris les armes pour défendre leur liberté, leur peuple, lutter pour une terre, une patrie. Sur l’arrête de ces montagnes arides, le réalisateur suit les combattantes, dans un quotidien fait tout à la fois de communion avec la nature et de traques armées. Malheureusement, le film souffre d’un manque d’ancrage, de regard, qui donne l’impression que le réalisateur est porté par son sujet, quand on souhaiterait le voir porter son sujet.

Au cœur d’un « manga ». Outre le genre japonais bien connu, ce terme désigne aussi une unité de combattantes féminines, en plein Kurdistan. Six femmes, kurdes, qui ont choisi d’être des soldates du PKK, pour défendre leur peuple et une patrie qu’elles n’ont pas. Car les Kurdes, peuple indo-européen, constituent aujourd’hui le plus grand groupe ethnique sans état, avec 25 à 40 millions de personnes selon les estimations. Le Kurdistan, qui est une zone géologique mais pas un pays au sens politique du terme, a pourtant été reconnu en 1919 par le traité de Sèvres : il ne sera jamais appliqué. Les Kurdes sont répartis entre la Turquie (24% de la population), l’Iran (18%), l’Irak (18%) et la Syrie (8%).

Aux confins de ces montagnes arides, à la frontière de l’Irak, de l’Iran et de la Turquie, Erwann Briand filme donc ces femmes dans leurs patrouilles, traques d’un ennemi mouvant et souvent invisible, dans leur quotidien, toilette dans la rivière, cuisine en pleine nature, et dans leurs confidences sur la vie et leur combat. Dès les premières scènes du film, le réalisateur suit une des femmes, de dos, qui court devant lui, fusil à l’épaule, et lui court avec, caméra à l’épaule. Un parti pris qui donne le ton à son film : de fait, Les Femmes du mont Ararat s’apparente davantage à un recueil de témoignages personnels qu’à un véritable documentaire historique. Un hommage à ces guerrières dont le réalisateur est visiblement tombé sous le charme, fasciné par leurs vies difficiles et leur intransigeance à ne pas quitter le « front ». Le film se concentre sur trois d’entre elles : Zilan et ses vingt ans, dont le nom de guerre est emprunté à une femme qui a fait exploser sa ceinture de TNT au milieu d’un défilé de soldats turcs. Sorxwin, 23 ans, qui a grandi dans la banlieue de Belfort. Depuis qu’elle est soldate, beaucoup d’hommes sont tombés sous ses balles, de même qu’elle porte sur son visage les stigmates de bombes. Elif, 36 ans, commandante du peloton, dans la guérilla depuis l’âge de 14 ans. A tour de rôle, chacune d’elles se confie devant la caméra, sur leurs espoirs pour leur peuple, leurs envies de faire évoluer le rôle des femmes dans les sociétés moyen-orientales, leurs blessures intimes. Cela donne lieu à quelques scènes émouvantes, comme lorsqu’elles se rendent dans un cimetière où leurs pairs ont péri, où lorsqu’elles interrogent des villageoises sur la question des mariages forcés. Le passage de la confrontation avec les hommes du PKK autour de la condition féminine et du regard que les hommes portent sur elles se révèle lui aussi intéressant.

Mais pour que ces témoignages aient toute la force qu’ils méritent, il aurait fallu mieux ancrer le film dans une histoire, un contexte socio-économique. Du coup, on se retrouve frustré, d’une part par le manque d’informations historiques, d’autres part par certains témoignages qui n’atteignent pas le degré de profondeur espéré, comme coupés dans leur élan. On aurait aimé en savoir davantage sur ces femmes, leurs familles, d’où elles viennent. Si la proposition informative manque cruellement, on pourrait se raccrocher aux qualités esthétiques du film. Certes, le réalisateur sait cadrer, offre des valeurs de plans différentes, utilise une belle lumière. Mais, d’une manière générale, Erwann Briand fait trop confiance à son sujet et à la beauté de la nature, et le film se déroule comme s’il avait collé bout à bout des moments piochés au hasard du séjour passé avec ces femmes. Du coup, le montage semble décousu, et l’ensemble perd la force qu’il aurait eu avec une véritable construction. À voir le manque d’idées cinématographiques du réalisateur, on aurait presque préféré lire un recueil fourni de la vie de ses femmes, un espace où leur parole aurait pu se déployer à leur juste valeur.

Tous ses défauts n’enlèvent rien au courage d’Erwann Briand, traversant l’Irak trois mois à peine après l’invasion américaine, sans savoir s’il allait atteindre les montagnes kurdes. Ni au courage des ces femmes, toutes attachantes. Dommage que ce sujet si fort, pourtant original (des femmes soldates) ne soit pas porté par un vrai regard, à l’opposé du magnifique dernier film d’Hiner Saleem, qui prenait le même décor, Dol ou la vallée des tambours.

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !