Ligne d’eau

Ligne d’eau

de Tomasz Wasilewski

  • Ligne d’eau
  • (Płynące Wieżowce)

  • Pologne2013
  • Réalisation : Tomasz Wasilewski
  • Scénario : Tomasz Wasilewski
  • Image : Jakub Kijowski
  • Décors : Jacek Czechowski
  • Costumes : Monika Kaleta
  • Montage : Aleksandra Gowin
  • Musique : Baasch
  • Producteur(s) : Roman Jarosz, Izabela Igel
  • Interprétation : Mateusz Banasiuk (Kuba), Marta Nieradkiewicz (Sylwia), Bartosz Gelner (Michał), Katarzyna Herman (Ewa), Olga Frycz (Monika), Izabela Kuna (Krystyna)...
  • Distributeur : Outplay
  • Date de sortie : 14 mai 2014
  • Durée : 1h33

Ligne d’eau

de Tomasz Wasilewski

Territoire inconnu


Territoire inconnu

On aurait tort de croire que derrière Ligne d’eau ne se cache qu’un film de plus sur l’inscription du désir homosexuel dans un contexte sociétal défavorable. Certes, le fait que le film soit polonais n’a rien d’anodin : quelques mois après la sortie sur nos écrans d’Aime et fais ce que tu peux de Małgorzata Szumowska qui traitait de la question de l’amour homosexuel au sein de l’Église, on sent poindre un besoin croissant de traduire en image ce qui reste un lourd tabou dans cette société conservatrice. Seulement, si l’interdit et la culpabilité se font très présents dans Ligne d’eau, le réalisateur Tomasz Wasilewski ne réduit bien heureusement pas son projet à un discours militant où l’affirmation d’une idée prendrait le pas sur une ambition formelle. Car ce qui constitue la grande qualité de ce long-métrage est justement de faire du désir un véritable espace cinématographique, avec son cadre, sa profondeur de champ, son hors-champ et ses ellipses. Si les faits y sont parfois abrupts, ce sont les états intermédiaires, les tâtonnements et décrochages qui donnent aux personnages une épaisseur jamais contredite par l’inexistence de clichés sociologiques souvent recyclés par plus d’un cinéaste en mal d’inspiration.

Apnée du désir

Kuba est un bel athlète se préparant pour un championnat de natation. Un brin taciturne, à la limite de la provocation lorsque sa petite amie le traîne à des vernissages, le jeune homme ne cherche pas la sociabilité au point même d’entretenir une relation assez compliquée avec sa mère chez qui il est retourné vivre par nécessité financière. Entre les intérieurs de la piscine, les prises de vue sous-marines et l’exiguïté de l’appartement maternel, Ligne d’eau laisse entrevoir un cocon étrangement coupé des bruits du monde, signe d’un repli qui prive le personnage principal d’une connaissance supplémentaire de lui-même. Cette organisation précaire est bouleversée le jour où Kuba croise le regard de Michał, un jeune homosexuel qui tente de s’assumer tant bien que mal auprès de sa famille. Pour le nageur, il ne s’agit pas d’une révélation (son attirance sexuelle pour les autres hommes ne lui était pas étrangère) mais d’une confirmation : cette rencontre ouvre l’accès à un nouveau territoire aux contours indéfinis et laisse entrevoir une ligne d’horizon très éloignée des déterminismes sentimentaux auxquels on l’avait préparé. Progressivement, la caméra délaisse les gros plans asphyxiants qui allaient jusqu’à exclure du champ le visage des partenaires sexuels de Kuba pour donner une dimension presque phénoménologique à la prise de conscience du sportif en en faisant une parfaite incarnation de l’être au monde.

L’impossible abstraction

Mais ce n’est pas pour autant que le film sombre dans l’abstraite et fumeuse représentation d’un désir en-dehors du réel. L’éveil au sentiment amoureux est bien là mais il doit trouver son imbrication entre des parents pas très à l’aise avec la question et une homophobie latente. Mais surtout, ce nouveau désir doit se positionner autour d’une petite amie suspicieuse à raison, déboussolée devant l’insoutenable évidence qui s’impose à elle. Entre les silences qui valent mieux que d’inutiles lignes de dialogues, les quiproquos qui précipitent un peu plus l’inéluctable conclusion et les ellipses qui ne cessent de fragmenter le rapport à l’autre, Ligne d’eau réussit à traduire un véritable sentiment d’étrangeté. Les personnages semblent n’être rien d’autre que des extraterrestres tentant de s’approprier les codes d’un monde dont ils n’avaient jamais soupçonné l’étendue et la complexité. Il y a dans la mise en scène de Tomasz Wasilewski une cohérence maîtrisée qui séduit et convainc : celle de ne pas avoir cherché à parasiter son sujet ou de ne pas avoir sombré dans un voyeurisme complaisant pour faire du désir véritable un abime dangereux mais inévitablement lié à la condition humaine.

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