Lindy Lou, jurée numéro 2
Lindy Lou, jurée numéro 2
    • Lindy Lou, jurée numéro 2
    • France
    •  - 
    • 2018
  • Réalisation : Florent Vassault
  • Scénario : Cécile Vargaftig, Florent Vassault
  • Son : Romain Lebras, Sandy Notarianni, Matthieu Deniau
  • Montage : Léa Masson
  • Musique : Alexis Rault
  • Producteur(s) : Jean-Baptiste Legrand, Arnaud Dommerc
  • Production : Andolfi, studio Orlando
  • Distributeur : JHR Films
  • Date de sortie : 10 octobre 2018
  • Durée : 1h24

Lindy Lou, jurée numéro 2

réalisé par Florent Vassault

Il y a plus de vingt ans, Lindy Lou a fait partie d’un jury populaire qui a condamné à mort un homme reconnu coupable du meurtre de deux femmes. Alors que l’assassin a été exécuté depuis longtemps, la mère de famille aujourd’hui âgée d’une cinquantaine d’années ne cesse de vivre rétrospectivement les événements, étouffée par une culpabilité que son entourage peine à comprendre. Se questionnant sans cesse sur la portée de sa décision au sein d’un groupe d’individus qui a voté la peine capitale à l’unanimité, elle décide alors de remonter le fil du temps en allant à la rencontre de chaque autre membre du jury de l’époque. L’objectif ? Savoir si, comme elle, ils éprouvent des remords, reprendraient la même décision aujourd’hui ou tout simplement pensent à cet homme qui, sans pour autant l’excuser des actes qu’il a commis, n’en restait pas moins un être humain. Pour son deuxième documentaire en tant que réalisateur, Florent Vassault s’attaque à un sujet où l’apparente quête d’une bonne conscience pourrait conduire le propos sur les rails d’un révisionnisme douteux : quoi de plus facile, a priori, que d’inviter le spectateur à être témoin d’une introspection dont le but serait de laver l’initiatrice de tous les soupçons qui pèsent sur elle ? Pourtant, le film prend habilement le contre-pied du piège qui lui était tendu, à la fois en offrant un portrait nuancé de l’Amérique profonde que l’ancienne jurée parcourt, mais aussi en acceptant de ne fournir aucune réponse aux nombreuses questions morales que l’enquête soulève.

Seule avec ses doutes

Dans le montage final de Lindy Lou, jurée numéro 2, un élément constitutif du récit pèse par son absence de représentation : de l’homme condamné à mort vingt ans plus tôt et dont il est pourtant question en permanence, nous ne verrons rien à l’exception de quelques rares photos. On apprendra au fil du récit que le meurtrier avait une sœur, anéantie par l’énonciation du verdict, et que Lindy Lou, intriguée par cet homme dont elle venait de sceller le destin, lui rendait régulièrement visite dans les couloirs de la mort, au point d’être devenue son amie au fil des ans. Inscrit dans le temps présent de l’introspection, le film nous prive ainsi de cette représentation passée, renvoyant la jurée à la profonde solitude qu’amène son inépuisable réflexion sur la morale et l’éthique. Sans jamais chercher le sensationnalisme (les contours du procès sont à peine évoqués), le film s’attache à suivre le cheminement pétri d’humilité d’une femme qui parcourt le sud des États-Unis à la recherche d’un écho à ses regrets. Vissée sur le siège de sa grosse voiture, indifférente aux kilomètres qu’elle avale pour retrouver ses anciens comparses, Lindy Lou pourrait donner l’impression de courir après une absolution qui ne viendra jamais. Pourtant, cette femme pieuse et vraisemblablement républicaine paraît lucide sur l’échec de son entreprise et finit par déplacer progressivement l’enjeu de ce projet étonnant qui rencontre parfois l’hostilité des anciens jurés. Ici, seul semble compter le cheminement qu’elle opère pour atteindre une forme d’exigence intellectuelle et d’humanisme qui lui permettront d’acter qu’elle ne reprendrait jamais pareille décision.

Les visages de l’Amérique

Cet inattendu road movie documentaire devient le prétexte à parcourir les états du sud américain et à écouter des hommes et des femmes (tous blancs) discourir sur la justice. Étonnamment, le panel de témoignages offre un contrepoint inattendu à la caricature redoutée par l’arrière-plan qui se dessine le long des routes de quartiers résidentiels (soutiens inconditionnels à Trump, maniement des armes à feu, importance accordée à la réussite matérielle) : si certains n’expriment aucun regret par rapport au verdict et continuent de clamer leur foi en la peine capitale, si l’un d’entre eux surprend par sa capacité à avoir tout oublié de cet événement marquant, d’autres finissent par confesser avoir été traversés par de nombreux doutes. Entre la théorie – croire que la peine de mort est une manière équitable de faire justice – et la réalité du terrain – assumer de prendre pareille décision –, le film dessine une brèche dans laquelle quelques jurés s’engouffrent au risque de ne jamais trouver de réponse définitive et satisfaisante à leurs questionnements. Mais tout la beauté de cet humble travail d’enquête réside justement dans sa finalité : sans jamais prendre de haut son sujet, sans même tenter d’asséner des constats sur les dysfonctionnements judiciaires, Lindy Lou, jurée numéro 2 a au moins le grand mérite de dessiner des perspectives, de rendre la réalité mouvante et de laisser la possibilité à plusieurs subjectivités de s’exprimer et s’entrechoquer autour d’une si douloureuse question. La jurée torturée le sait : elle n’aura pas d’autre choix que de continuer à vivre avec son sentiment de culpabilité. Florent Vassault aura néanmoins offert une caisse de résonance à cette prise de conscience salutaire.

Réagir