Lucky
© KMBO
Lucky
    • Lucky
    • États-Unis
    •  - 
    • 2017
  • Réalisation : John Carroll Lynch
  • Scénario : Logan Sparks, Drago Sumonja
  • Image : Tim Suhrstedt
  • Décors : Almitra Corey
  • Costumes : Lisa Norcia
  • Montage : Slododan Gajic
  • Producteur(s) : Danielle Renfrew Behrens, Ira Steven Behr, Richard Kahan, Greg Gilreath, Adam Hendricks, John Lang, Logan Sparks, Drago Sumonja
  • Interprétation : Harry Dean Stanton (Lucky), Barry Shabaka Henley (Joe), David Lynch (Howard), Ron Livingston (Bobby Lawrence), Ed Begley Jr (Dr Christian Kneedler), Tom Skerritt (Fred), James Darren (Paulie), Beth Grant (Elaine)...
  • Distributeur : KMBO
  • Date de sortie : 13 décembre 2017
  • Durée : 1h28

Lucky

réalisé par John Carroll Lynch

John Carroll Lynch, acteur principalement cantonné aux seconds rôles mais dont le visage n’est pas inconnu du grand public, passe pour la première fois de l’autre côté de la caméra en mettant en scène Harry Dean Stanton dans un dernier rôle sur mesure. Lucky est une épopée intérieure qui illustre avec pudeur qu’une crise existentielle peut survenir à tout âge de la vie. Du haut de ses quatre-vingt-dix printemps, Lucky a des allures de cowboy en retraite. Avec un flegme parfois presque comique, il déambule sur les chemins poussiéreux qui le mènent en ville, puis dans les mêmes rues qu’il arpente depuis des décennies. Dans ces nombreuses scènes de marche, Stanton est seul, perdu au milieu du cadre, en errance. Impossible alors de ne pas penser au personnage qu’il avait incarné dans Paris, Texas de Wim Wenders en 1984, comme si Travis n’avait jamais cessé sa marche nocturne à travers le désert Texan pour arriver ici. Le réalisateur s’offre également une distribution de choix pour les seconds rôles avec notamment David Lynch – homonyme du réalisateur mais sans liens de parenté – qui excelle ici dans l’interprétation d’un excentrique déprimé.

Sourire au temps qui passe

Le film débute par une série de plans larges et fixes d’un désert aride et figé qui n’ont pas pour seul but de planter le décor. Ils introduisent symboliquement ce que nous propose le film : chercher à voir ce qui se trouve au-delà des images et contempler notre propre condition mortelle. Une tortue domestique en pleine évasion vient briser l’immobilité du cadre, mais son extrême lenteur semble nous prévenir qu’il va falloir prendre son temps dans l’histoire qui va nous être contée. Cette créature, qui peut vivre jusqu’à deux-cent ans, va devenir par son absence un pilier important de la réflexion du film sur la notion et la perception du temps qui passe. Il aborde par ce biais le questionnement constant de l’être humain sur sa place et le but de son existence. Vaste et ambitieux programme auquel Lucky propose une réponse tendre et poétique à travers son personnage principal. Enchaînant les cigarettes plus vite que ses exercices de yoga matinaux, Lucky prend conscience après une chute sans conséquence que malgré sa santé de fer, il ne lui reste que relativement peu de temps à vivre au regard de son grand âge. Il doit accepter la peur qui découle de cette prise de conscience, et la solitude qu’elle engendre. Il ne cherche alors pas à rendre extraordinaire son quotidien, mais bien au contraire à épouser cette attente avec sérénité et honnêteté sur l’avenir. Un des choix majeurs du scénario et qui fait la force de son propos, est de ne pas dramatiser le récit. Plutôt que de traiter de la fin de vie de manière sombre à travers une maladie ou une dégradation de l’état physique, le film reste toujours centré sur la considération philosophique et émotionnelle de la mort. Aucun élément dramatique majeur ne vient par ailleurs ponctuer le récit mais à l’image du quotidien de son héros, celui-ci entretien un rythme constant sans jamais tomber dans la monotonie.

Voyage spirituel

La religion n’est jamais directement nommée mais de nombreuses allusions et références bibliques parcourent le film. Dans les premières minutes Lucky ouvre la porte pour sortir de chez lui et se retrouve baigné d’une puissante lumière blanche faisant aisément penser à une des représentations de l’entrée au paradis. La suite nous montrera que Lucky est un athée convaincu, et il n’est sans doute pas anodin qu’il finisse par adopter une colonie de criquets, un des fléaux de l’apocalypse, destinés à nourrir les reptiles de l’animalerie. Lors de ses pérégrinations, il passera à plusieurs reprises en proférant des insultes devant un lieu qui reste dans un premier temps hors champ et dont on ne distingue que l’entrée. Le réalisateur marque alors symboliquement la délivrance de son héros et son apaisement face à la religion lorsqu’il nous montrera enfin ce mystérieux lieu par un contrechamp. Le réalisateur s’attache à saisir les expressions du visage de son acteur qui porte le passage du temps. Les gros plans laissent émerger véritablement l’intime à travers son regard, où l’on peut discerner tantôt la peur et la tristesse d’un homme arrivé au crépuscule de sa vie, tantôt la détermination de vivre pleinement le temps qu’il lui reste. Harry Dean Stanton nous quitte en allumant une dernière cigarette, clôturant un premier film à la mise en scène maîtrisée et à la hauteur de son talent.

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