S’il y a un genre qui fait la part belle à la croyance, c’est bien la comédie romantique. Croyance en l’inconnu, croyance au destin, croyance en ce petit miracle qu’est une rencontre amoureuse, à l’aune de laquelle le monde entier paraît se reconfigurer : on en demande beaucoup, à la fois aux personnages (les récits consistent souvent à détricoter leurs mécanismes de défense) et aux spectateurs. Rapidement, Materialists semble avoir conscience que cette croyance ne peut, en 2025, être appréhendée avec la même insouciance, qu’elle doit forcément faire l’objet d’un peu de prudence, voire de suspicion, pour ne pas être taxée de naïveté ou de mièvrerie. Le film se fonde d’emblée sur un écart, entre un étonnant prologue remontant à la Préhistoire pour figurer ce que serait la toute première demande en mariage, et l’esquisse du quotidien de Lucy (Dakota Johnson), une « matchmaker » (soit une entremetteuse moderne) new-yorkaise travaillant pour une clientèle aisée. La culture du date et la recherche de l’âme sœur y sont envisagées de manière quasi scientifique – à de multiples reprises, les personnages disent « calculer » (« do the maths ») –, en compilant critères et cases à cocher (âge, taille, revenus, niveau d’éducation, etc.). Celine Song n’envisage pas uniquement cette toile de fond comme le carburant d’un triangle amoureux, qui réunira Lucy, son ex (Chris Evan), acteur sans le sou toujours épris d’elle, et un riche prétendant (Pedro Pascal), mais la prend un peu plus au sérieux qu’elle ne le devrait sûrement, pour prouver qu’elle réalise une comédie romantique respectable. Venue du théâtre et auréolée d’une nomination aux Oscars pour son premier film, ce n’est après tout pas forcément à elle qu’on aurait pensé pour diriger celui-ci (qu’elle a pourtant écrit : il ne s’agit pas d’une commande de Sony), plus commercial, avec son trio de stars bankables. Ce souci de ne pas perdre de vue l’arrière-plan sociologique passe notamment par un effet de mise en scène récurrent : les scènes de rapprochement amoureux entre les personnages sont régulièrement ponctuées par un plan large les ramenant au décor que leurs conversations intimes avaient tendance à abstraire. Cette manière de réinsuffler du concret se justifie parfois (pour creuser une distance abolie le temps d’un moment suspendu), mais elle nourrit aussi le sentiment d’une comédie romantique fréquemment rattrapée par un petit surplomb d’écriture – en cela que ces plans sont autant de gages attestant que Song ne se laisse pas griser par l’élan sentimental qui pourrait gagner le scénario. Dans sa deuxième partie, le film s’étiole d’ailleurs au contact d’une sous-intrigue impliquant une cliente de Lucy confrontée à la face sombre du dating et au danger que représente le fait de rencontrer de parfaits étrangers.
Il y a toutefois un autre choix de mise en scène, moins ostentatoire, plus risqué aussi, qui caractérise l’approche de Materialists : les scènes de comédie romantique laissent le temps aux personnages, et par extension aux acteurs, de se regarder, de communiquer sans mot dire et de se laisser contaminer par les émotions de l’autre. C’est ce qui sauve le film : sa croyance en ses comédiens et en leur capacité à faire émerger un monde intérieur au détour d’une simple conversation autour d’une assiette de sushis ou d’une cigarette partagée au coin d’une rue. Sans eux, le film ne serait presque rien ; heureusement pour la cinéaste, la confiance qu’elle leur accorde lui est rendue au centuple. On peut regarder Materialists comme une étude d’acteurs dont la dynamique vise à dépasser la monstration manifeste de leur charme, par l’irruption d’une fébrilité. Dès leurs premières interactions, les personnages se présentent comme des professionnels aux gestes sûrs et au tempo impeccable, comme des virtuoses tout droit issus d’un cinéma hollywoodien classique dont le raffinement constituait la valeur cardinale – de fait, le film sera bel et bien une sorte de comédie du remariage actualisée. Le plus beau ici tient au rejeu de cette partition, que la cinéaste double cependant d’un autre enjeu : il s’agit de faire s’entrechoquer les regards et les corps jusqu’à ce que s’ouvre une faille émotionnelle. Les comédiens dès lors jouent surtout avec leurs yeux, tandis que leurs visages deviennent le véritable foyer du film, à rebours parfois de ce que le découpage de Song essaie de travailler. En la matière, le trio de vedettes impressionne, Chris Evans compris, qu’on n’attendait pas vraiment sur ce terrain, même si Pedro Pascal brille encore davantage dans les quelques scènes qui lui sont consacrées, par sa manière de lézarder son sourire de latin lover d’une mélancolie insondable. Après The Last of Us (son regard de mâle blessé est ce que la série a de mieux à offrir) et Eddington, il confirme qu’il est décidément un acteur à suivre. Quant à Dakota Johnson, actrice injustement raillée pour sa participation à Cinquante nuances de Grey, elle est impériale dans un registre pas très éloigné de celui qui était le sien dans la saga romantico-sado-maso pour adolescentes : son jeu repose sur un mariage assez stupéfiant entre un charme hyper travaillé, une décontraction qui émousse les angles de ses expressions et une intensité du regard tempérée par l’assurance tranquille dont elle fait preuve. Pour dire les choses autrement, elle a la grâce des acteurs et actrices qui font passer pour simples et naturelles les savantes modulations de leurs visages. Materialists a bien des défauts, mais il a le mérite de mettre en exergue son talent encore trop méconnu.