© Pathé Films / Rémi Deprez
Monsieur Aznavour

Monsieur Aznavour

de Grand Corps Malade, Mehdi Idir

  • Monsieur Aznavour

  • France2023
  • Réalisation : Grand Corps Malade, Mehdi Idir
  • Scénario : Mehdi Idir, Grand Corps Malade
  • Image : Brecht Goyvaerts
  • Décors : Stéphane Rozenbaum
  • Costumes : Isabelle Mathieu
  • Son : Thomas Lascar
  • Montage : Laure Gardette
  • Producteur(s) : Eric Altmayer, Nicolas Altmayer, Arnaud Chautard, Jean-Rachid
  • Production : Mandarin & Compagnie, Kallouche Cinéma
  • Interprétation : Tahar Rahim (Charles Aznavour), Bastien Bouillon (Pierre Roche), Marie-Julie Baup (Edith Piaf), Camille Moutawakil (Aïda Aznavour)...
  • Distributeur : Pathé
  • Date de sortie : 23 octobre 2024
  • Durée : 2h13

Monsieur Aznavour

de Grand Corps Malade, Mehdi Idir

Répertoire et capital


Répertoire et capital

Monsieur Aznavour débute sur une page blanche, qui évoque cependant moins ici l’angoisse de l’auteur qu’elle n’éveille celle des spectateurs : dans un carnet de chansons s’inscrit le titre d’un vieux standard du chanteur surplombé de la mention « chapitre 1 ». Le film ne débordera jamais de ce programme strictement établi, qui emprunte une logique d’émission de variété : on rejoue un à un les disques du grand Charles comme on ferait défiler « l’album de sa vie ». Chaque séquence s’attache ainsi à une étape de sa biographie débouchant sur l’écriture d’un morceau en particulier. En miroir de paroles conjuguées le plus souvent au passé, la star reprend ensuite sa route vers le succès, jalonnée de ruptures et de nouvelles rencontres, dans une suite de plans au ralenti dans lesquels les sourires se mêlent aux larmes.

Mehdi Idir et Grand Corps Malade cherchent à s’effacer derrière la puissance évocatrice des chansons d’Aznavour, au risque d’une mise en scène anonyme : à la seule charge des mélodies lancinantes et de la voix souffreteuse du crooner d’imprégner une (pesante) mélancolie à la fresque sociale. Au détour d’un plan-séquence plus réussi que les autres, perdant le jeune Charles au milieu de l’émoi collectif de la Libération de Paris, on lâcherait pourtant presque une larme. Mais la piste est trompeuse : le film investit au fond très peu l’idée que ces chansons françaises puissent résonner dans un certain contexte social ; le public qui adoube et fait sienne cette voix venue de la rue reste d’ailleurs toujours dans l’ombre, telle une masse abstraite. Concentré sur l’icône, le projet des cinéastes se borne en vérité à déplier avec une rigueur quasi mathématique un rise and fall assez classique : la première moitié est consacrée aux galères de l’aspirant chanteur, restant un temps dans les jupons d’Edith Piaf, quand la seconde se concentre sur le spleen de la gloire vieillissante qui a trouvé, au mitan du film, « la formule » du succès.

Le film avance de fait selon une logique tristement cumulative : le répertoire de la star croît tel un capital, chaque chanson signalant une étape de plus dans l’ascension de la star ; de la vie de bohème à celle de Tony Montana (dans un clin d’œil balourd à Scarface), le film nous maintient le nez dans son porte-monnaie. En découle un portrait assez déplaisant, incarné par un Tahar Rahim qui joue moins le mimétisme (malgré le poids du masque) qu’il ne compose, à l’aide de petits gestes nerveux et de sourires charmeurs, un personnage quasi scorsesien de gouailleur ambitieux. On ne le lui reprochera toutefois pas, tant son magnétisme ambigu permet au film de feinter l’insolence et de retarder un temps la bascule vers l’hommage compassé. Son jeu n’en reste pas moins éteint par une mise en scène de plus en plus répétitive. Que ce soit lors des nombreuses scènes de music-hall ou de moments plus intimes, les mêmes plans-séquences et amples mouvements d’appareil, tournant autour de la vedette comme sur un plateau de télévision, viennent toujours formoliser sa performance. À mesure que les acteurs grimés défilent à l’écran – tiens, voilà Piaf, Trenet, Sinatra ou Johnny – et alors qu’une dernière nécrologie agrémentée d’archives raccroche les wagons avec l’univers télévisuel, on s’attend presque à voir surgir Michel Drucker venir nous rappeler sur quelle chaîne on est branché : vivement dimanche prochain !

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