La Mort de Staline
© Gaumont Distribution
La Mort de Staline
    • La Mort de Staline
    • (The Death of Stalin)
    • États-Unis, France, Grande-Bretagne
    •  - 
    • 2017
  • Réalisation : Armando Iannucci
  • Scénario : Armando Iannucci, David Schneider, Ian Martin, Peter Fellows
  • d'après : la bande dessinée La Mort de Staline
  • de : Fabien Nury, Thierry Robin
  • Image : Zac Nicholson
  • Décors : Cristina Casali
  • Costumes : Suzie Harman
  • Montage : Peter Lambert
  • Musique : Christopher Willis
  • Producteur(s) : Laurent Zeitoun, Yann Zenou, Nicolas Duval Adassovsky, Kevin Loader
  • Production : Quad Films, Main Journey
  • Interprétation : Steve Buscemi (Nikita Khrouchtchev), Simon Russell Beale (Lavrenti Beria), Jeffrey Tambor (Gueorgui Malenkov), Paddy Considine (Andreïev), Jason Isaacs (Gueorgui Joukov), Michael Palin (Viatcheslav Molotov), Olga Kurylenko (Maria Youdina), Rupert Friend (Vassili Staline), Andrea Riseborough (Svetlana Staline), Adrian McLoughlin (Joseph Staline)...
  • Distributeur : Gaumont Distribution
  • Date de sortie : 4 avril 2018
  • Durée : 1h48

La Mort de Staline

The Death of Stalin

réalisé par Armando Iannucci

La Mort de Staline relate les deux jours suivants l’attaque cérébrale de celui que l’on surnommait le « Petit Père des peuples ». Malheureusement, malgré la carrière jusqu’ici sans faute de son réalisateur, le film ne marquera pas autant l’histoire que son sujet. Connu pour sa série The Thick of It dont il s’inspira pour sa brillante satire politique In the Loop (2009) sur le conflit irakien, Armando Iannucci avait continué sur sa lancée en créant la grinçante série Veep, s’attaquant cette fois à la politique américaine. Il semblait donc le réalisateur idéal pour porter à l’écran la bande dessinée politiquement incorrecte des Français Thierry Robin et Fabien Nury, traitant de la lutte du pouvoir au sein de la garde rapprochée du dictateur russe après sa mort en 1953. Le résultat est pourtant décevant car entre une comédie apathique et un film historique hésitant, il est bien difficile de comprendre ce que le réalisateur a tenté de faire. Au mieux une farce sur fond politicien avec quelques gags bien sentis et une touche d’humour noir, mais assurément pas la satire redoutable qu’on aurait pu espérer.

Conspirations sans fin

La première séquence du film était pourtant prometteuse : alors que les musiciens et l’auditoire d’un concerto commencent à quitter la salle, Staline fait savoir au responsable des lieux que sa garde passera récupérer un enregistrement de la performance. Or celle-ci n’a pas été enregistrée, mais a été diffusée en live sur Radio Moscou. Pour sauver sa vie, le pauvre homme terrifié tente désespérément de convaincre la foule de rester pour une seconde représentation, puis va jusqu’à réquisitionner des passants dans la rue, de préférence « gros pour minimiser l’écho de la salle » désormais à moitié vide. Ces derniers passeront finalement la représentation à dormir ou à tricoter. Cette situation ubuesque semble annoncer un savant mélange des genres, entre drame politique et comédie. Mais le comique laissera par la suite trop souvent place au grotesque.

Tout ceci est d’autant plus dommage que le réalisateur assure avoir effectué un grand travail de documentation sur l’époque et garantit que quasiment toutes les anecdotes sont véridiques, y compris celle dudit concerto. De plus au-delà de respecter les noms, les statuts et la chronologie des événements, il va jusqu’à insérer des cartons entre certaines séquences citant les articles instaurés par le véritable comité pour la conduite à tenir les jours suivant la mort du dictateur. Mais le traitement caricatural à l’extrême des personnages efface la potentielle crédibilité historique pour qui ne connaît pas toute l’histoire de l’Union Soviétique sur le bout des doigts.

Après la mort de Staline, chaque membre du comité central du Parti Communiste tente de tirer la couverture à lui. Ces dirigeants sont dépeints comme incompétents et opportunistes, prêts à toutes les trahisons et manipulations. Les premières joutes verbales rappellent le rythme effréné et jouissif d’In the Loop, mais le film s’essouffle très rapidement. Les échanges millimétrés et les dialogues déclamés de manière un peu trop mécaniques perdent en spontanéité, à l’exception de l’interprétation de Simon Russell Beale terrifiant de réalisme dans le rôle du méprisable chef du NKVD, Lavrenti Beria. Le récit alterne de manière trop brutale les pics humoristiques et les séquences de reconstitutions historiques se prenant très au sérieux, probablement pour tenter de trouver une légitimité dans chacun des genres, mais il en résulte la retombée systématique de la tension dramatique qui aurait été sans doute bénéfique pour donner de l’épaisseur aux personnages. En effet, la répétition de ce schéma laisserait presque à penser que le scénario a été construit en deux temps, ce qui expliquerait l’inconstance des personnages et un manque de cohérence dans leur évolution. C’est pourtant cet aspect qui rendait jusqu’ici le travail de Iannucci fascinant, créer des personnages à la limite du tangible tout en donnant la réelle sensation au spectateur de passer dans les coulisses du pouvoir.

Sa caméra capte ici volontairement des images trop lointaines pour être nettes, se détourne ou encore fait sortir du cadre les éléments illicites (violence, meurtre, viol), laissant ainsi la sensation qu’il évite constamment de tendre trop vers le drame uniquement pour ne pas entacher l’impact de du prochain sketch. Mais il abandonne son dispositif pour les quinze dernières minutes du film, basculant dans une reconstitution histoire froide et cruelle, sans le moindre jeu de mots. Ce choix renforce la sensation d’une hésitation entre comédie et tragique qui ont ici bien du mal à cohabiter.