© Perspective Films
Navigators

Navigators

de Noah Teichner

  • Navigators

  • France2023
  • Réalisation : Noah Teichner
  • Scénario : Noah Teichner
  • Image : Ville Piipo
  • Son : Mikaël Barre
  • Montage : Emmanuel Falguières, Noah Teichner
  • Distributeur : Perspective Films
  • Date de sortie : 19 juillet 2023
  • Durée : 1h25

Navigators

de Noah Teichner

Journal de bord


Journal de bord

Dans le sillage de la Révolution bolchévique, 249 communistes anarchistes et révolutionnaires sont déportés en décembre 1919 depuis Ellis Island pour être renvoyés en Russie soviétique. Les expulsés sont retenus durant plusieurs semaines sur le Buford, un paquebot qui accueillera, quelques années plus tard, le tournage de La Croisière du Navigator de Buster Keaton. Le long-métrage de Noah Teichner, présenté comme un « essai documentaire », s’attache à faire dialoguer ces deux récits au fil d’un développement historique et analytique, proche de la recherche universitaire (Navigators est le fruit de plusieurs années de documentation). Pour cela, le cinéaste-essayiste a eu recours à un split-screen qui donne, dans la quasi intégralité du film, sa forme à un montage bicéphale oscillant entre documents d’époque et images burlesques de Keaton à bord d’un Buford désert et fantomatique.

Navigators s’avère d’une grande générosité lorsqu’il joue sur l’hétérogénéité des supports (images, textes, sons, croquis, etc.) et met en lumière cette histoire politique engloutie. Si Teichner n’évite pas toujours le piège de l’illustration et de l’analogie machinale (Keaton surveillé derrière un hublot au moment d’évoquer la claustration des anarchistes, ou mangeant une semelle lorsqu’il est question des repas misérables donnés aux déportés, etc.), les parallèles se révèlent pour la plupart assez ludiques, et même éloquents. « C’est un bateau affreux, il tangue sans cesse » écrit par exemple dans son journal de bord Alexander Berkman, l’une des figures sur laquelle se concentre Navigators. En miroir de sa trajectoire sur le Buford, notre regard tangue lui aussi au gré du split-screen, de la même façon que le corps burlesque de Keaton, chahuté par le roulis des vagues. À son meilleur, Teichner exploite pleinement la musicalité de ce dispositif à deux écrans et joue notamment avec des images du film de Keaton où des portes s’ouvrent puis se ferment, alternant entre le cadre de gauche et de droite pour figurer, par extension, les deux pôles idéologiques et historiques entre lesquels sont ballottés les déportés, tels Berkman ou sa camarade Emma Goldman, activiste anarchiste et féministe.

À mi-chemin des travaux archéologiques de Bill Morrisson sur l’archive (Dawson City : Le Temps suspendu) et des films-essais de Graeme Arnfield constitués d’images et de textes (Home Invasion), Navigators parvient à ménager un équilibre entre documentaire, recherche et expérimentation. Bien que certains chapitres aient tendance à noyer leur matière sous un déluge d’informations et de détails bibliographiques, la faute sans doute à des incises parfois trop scolaires (par exemple sur l’histoire du mouvement révolutionnaire new-yorkais), un nombre conséquent d’ouvertures et de parenthèses viennent assouplir sa rigidité apparente. Il en va ainsi du dernier chapitre enneigé, consacré à l’arrivée des déportés en Finlande, juste avant de traverser la frontière russe. Le film adopte alors un rythme alangui, mélancolique comme à la fin d’un récit d’aventure, qui tranche notamment avec la tonalité très cérébrale des séquences détaillant les rouages administratifs de la déportation navale. C’est aussi au cours de cet ultime chapitre que la figure de Keaton se fait plus rare ; comme si le récit passionnant de Berkman, Goldman et des autres révolutionnaires du Buford se suffisait enfin à lui-même, libéré du rapport un brin circonstanciel à la star du burlesque.

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