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Pauline s’arrache

Pauline s’arrache

de Émilie Brisavoine

  • Pauline s’arrache

  • France2015
  • Réalisation : Émilie Brisavoine
  • Scénario : Émilie Brisavoine
  • Image : Émilie Brisavoine
  • Son : Simon Apostolou
  • Montage : Karen Benainous
  • Producteur(s) : Nicolas Anthomé
  • Production : Bathysphère Productions
  • Interprétation : Pauline Lloret Besson (l'héroïne), Frédéric Lloret (le père), Meaud Besson (la mère), Émilie Brisavoine (la demi-sœur)...
  • Distributeur : Jour2fête
  • Date de sortie : 23 décembre 2015
  • Durée : 1h28

Pauline s’arrache

de Émilie Brisavoine

Home sweet home


Home sweet home

Avec ses clips farcesques de bande-annonce, Pauline s’arrache voudrait ou pourrait faire croire à une comédie. Lorsque Pauline critique le poulet dans une novlangue d’adolescente ou lorsque la mère annonce triomphalement « C’est fête, aujourd’hui, c’est le RSA », le rire émerge timidement comme un réflexe de défense face à la noirceur. Car, si humour il y a, c’est un humour bien particulier, l’humour de potence anglais, cet humour qui est avant tout une humeur parcourant le corps comme un frisson et donnant lieu à un sourire empreint de malaise et d’amertume. Dans ce film présent dans la sélection de l’ACID à Cannes, Émilie Brisavoine a pris à cœur de livrer un portrait au caméscope de sa famille atypique, transformiste et recomposée, en mettant l’accent sur le personnage haut en couleurs de l’adolescente et sur ses relations compliquées avec un père qui aime à se travestir. Le parti pris semble être celui de l’authenticité comme matériau riche d’enseignements et d’émotions vigoureuses. Mais, bien vite, la sincérité qui est louée chez cette jeune fille aux réactions sur-vitaminées est minée de l’intérieur par le culte du spectacle qui règne dans une famille où l’on n’est jamais vraiment soi. Le film laisse alors une impression mitigée au spectateur qui décèle ces mises en scène et se retrouve, sans repères, face à la cruauté que la réalisation peine à dissimuler.

Double je

Le rendu « brut » du film s’explique grandement par les faibles moyens employés pour rendre l’immersion au centre de cette famille. Filmée au caméscope, l’introspection de Pauline alterne avec des séquences tirées d’archives familiales sur vidéocassettes. Le tout semble faire signe vers l’intimité et l’absence d’artifices car on ne nous épargne ni les disputes gênantes ni les petites déchéances. Pourtant, dans Pauline s’arrache, le sujet filmé semble toujours vouloir reprendre le contrôle sur son image. Jamais Pauline n’est surprise par le regard de sa demi-sœur. Au contraire, elle l’accueille comme si elle l’avait attiré volontairement sur sa situation exceptionnelle, comme s’il venait confirmer sa propre version de l’histoire : il faut voir comme elle lève le pouce quand son père la houspille violemment, ou comme elle ajoute des « Tu vois, je t’avais dit » qui sont autant de manières de conserver l’ascendant sur le reflet honteux produit par la caméra. Ainsi, le portrait devient autoportrait ou selfie et Pauline prend plaisir à singer le discours psychanalytique pour feindre des épiphanies face à sa demi-sœur (« c’est comme si mon crâne avait chié »). Le spectateur ne peut être que circonspect face à ce discours qui semble ravir la cinéaste mais dont on questionne nécessairement la véracité : on se sent face à ces aveux complaisantes comme face à un personnage de télé-réalité dans le confessionnal. Il nous parle mais il adopte également des codes éculés qui ne lui appartiennent pas.

Narcisses

Le mal vient du père dont les apparitions sur cassettes relèvent toujours du spectacle, il s’y déguise et entraîne sa famille dans le travestissement. Pourtant, ce qui pourrait être un carnaval joyeux et queer recèle en lui une importante part de narcissisme. Le père multiplie les bisous à la caméra en off dans les toilettes en critiquant sa fille, il ne fait que commenter sa voix grave quand il se voit à l’écran, et ce qu’il ne supporte pas dans le mensonge de sa naissance (il ne connaît pas sa mère), c’est qu’on lui aie fait croire qu’il était né à Nanterre alors qu’il originaire de Neuilly (« ce n’est pas la même chose », commente-t-il). Les apparences, strictement administrées, ont donc un rôle très important dans cette famille « à fleur de peau ». Elles semblent notamment régir la relation amoureuse plutôt punk du père et de la mère qui repose sur cette base friable : l’homme raconte qu’il était attiré par les hommes mais que cette femme, lorsqu’elle l’a trouvé très beau, l’a subjugué. Dans un tel contexte, Émilie Brisavoine montre que la peur de faner est constante et que tout amour étrange n’échappe pas totalement aux normes qu’il fustige.

Maladie d’amour

« Toutes le familles heureuses se ressemblent. Chaque famille malheureuse, au contraire, l’est à sa façon » disait Tolstoï. C’est donc le second cas de figure pour la famille de Pauline : le malheur se cache derrière les cris et les récriminations qui sont autant d’approximations ratées pour cerner sa véritable nature. C’est ce que semble montrer le film, presque à contrecœur, dans sa manière de filmer l’appartement familial sous un voile ou dans l’obscurité de la chambre de Pauline. Lieu obscur où l’on ne se voit pas même si l’on s’apostrophe, il est aussi un espace où l’on peine à déambuler, où l’on rentre toujours en collision avec quelqu’un et où il est impossible de trouver de la place pour travailler. En ce sens, les revendications de Pauline pour que l’on n’entre pas dans sa chambre à l’improviste prennent tout leur sens : elles montrent qu’en dépit des hurlements, la violence ne s’exorcise pas. L’amour y est un étouffement et la souffrance qu’il engendre est un cœur silencieux qui peine à trouver sa place dans le langage. C’est ce que dit le plus justement le film à propos de l’adolescence lorsqu’il abandonne les mélodies criardes et les pleurs agressifs pour mettre à jour des ellipses et des répits de parole. Pauline médite dans le métro la tête contre la vitre ou bien elle zone d’appartement en appartement pour enfin partir en silence, dans le petit matin. Lorsque Pauline s’arrache enfin, comme elle, le spectateur se rend compte qu’il a été témoin d’un cauchemar déguisé dans un emballage de conte de fée, d’un nœud traumatique qu’il sera difficile de refouler.

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