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Pingouin & Goéland et leurs 500 petits

Pingouin & Goéland et leurs 500 petits

de Michel Leclerc

  • Pingouin & Goéland et leurs 500 petits

  • France2019
  • Réalisation : Michel Leclerc
  • Scénario : Michel Leclerc
  • Image : Loïc Mahé, Baya Kasmi, Michel Leclerc
  • Son : Yolande Decarsin, Marianne Roussy, Marion Papinot, Olivier Guillaume
  • Montage : Marie Molino
  • Musique : Jean-Christophe Gairard
  • Producteur(s) : Muriel Meynard
  • Production : Ex Nihilo
  • Distributeur : Dulac Distribution
  • Date de sortie : 3 novembre 2021
  • Durée : 1h49

Pingouin & Goéland et leurs 500 petits

de Michel Leclerc

La zone grise


La zone grise

Derrière Pingouin et Goéland se cachent Yvonne et Roger Hagnauer, un couple bien connu dans le domaine de l’éducation nouvelle auquel Michel Leclerc rend ici hommage. Héros d’enfance de ce dernier, qui les a côtoyés toute sa jeunesse, les Hagnauer ont recueilli sa mère dans la Maison de Sèvres, une institution vichyste créée en 1940 pour accueillir les orphelins de guerre et qui a abrité secrètement des dizaines d’enfants juifs. C’est ce paradoxe qui est à l’origine de la difficile mission de réhabilitation que l’auteur semble entreprendre. Son film ne se limite en effet pas à une hagiographie de saints résistants, mais l’amène plutôt à évoluer dans une redoutée zone grise de l’Histoire, pour défendre un engagement qui n’est pas sans poser quelques questions : au-delà du double jeu mené avec le régime pétainiste – les Hagnauer furent accusés de collaboration après la guerre – les méthodes interventionnistes du couple dans leur manière d’éduquer « leurs enfants » (cultivant l’oubli des identités familiales et des traumatismes qui y sont liés) est aussi soumise à l’examen du spectateur. Un didactisme qui fait tout l’intérêt du film de Leclerc, celui-ci ne cessant d’affirmer son admiration tout en questionnant sa propre vérité, usant même d’autodérision comme pour relativiser la légitimité de sa parole – « je ne suis pas sûr d’être encore dans mon sujet », admet-il après une digression sur l’école de ses enfants. Ce plaidoyer subjectif sur l’identité et l’éducation, mené sur la crête étroite de la mémoire de Vichy, où les grands héros peuvent si facilement glisser du côté des salauds, s’affirme quoiqu’il en soit comme un projet bien singulier dans le champ du documentaire français.

À ce titre, Pingouin & Goéland, et leurs 500 petits constitue même l’exception qui confirme la règle. Loin des circuits visant à légitimer de nouveaux auteurs – le Cinéma du Réel ou Lussas –, ou des « blockbusters » documentaires dont la forme spectaculaire et les thèmes favoris s’avèrent bien différents (exemplairement l’écologie), le film de Michel Leclerc sort en salles en investissant le pré carré de la télévision : la Seconde Guerre Mondiale. Un véritable pas de côté pour un réalisateur qui signe habituellement des fictions populaires, et semble ici arriver dans le champ du documentaire avec l’envie, peut-être trop marquée, d’en casser les codes et de jouer avec ses limites, quitte à livrer un agglomérat de nombreux procédés narratifs et formels. D’abord inscrit dans le genre du home movie, le film mélange ensuite témoignages, montage d’archives et séquences filmées au présent à travers différents formats vidéo, le tout parsemé d’apostrophes du cinéaste enregistrées avec son téléphone ou d’images remployées de ses propres films de fiction. Plus tardivement, des séquences d’animation aux accents poétiques viendront quant à elle confirmer la tendance de Leclerc à l’emphase. En résulte un joyeux bazar dont le désordre apparent vise, semble-t-il, à renforcer la dimension enfantine d’un récit dominé par la voix-off du cinéaste, seul véritable liant au sein de cet ensemble hétérogène. Une omniprésence du « je » que Leclerc assume avec panache, jusqu’à s’amuser des chemins de traverse qu’il emprunte avec différents points de vue toujours plus iconoclastes, mais dont l’impertinence ne suffit pas tout à fait à masquer les lacunes de sa mise en scène sur le plan de l’enquête historique. En la matière, Leclerc n’atteint jamais la justesse du travail de grands cinéastes d’Histoire comme Claude Ventura avec Les Garcons de Rollin ou Hervé Le Roux avec Reprise[1]Cinéastes qui auraient été des modèles plus justes que ceux cités dans le dossier de presse, Eric Caravaca et Mariana Otero, auteurs d’un cinéma intime et introspectif qui correspond à la partie la moins convaincante du film de Leclerc., deux films auxquels on pense lorsque se profilent d’émouvantes collisions entre les époques, avec par exemple ces femmes âgées dont on reconnaît les traits dans de vieilles photos où se dévoilent leurs enfances troublées. À l’heure où une forme de storytelling mollasson a tendance à uniformiser la création documentaire destinée au grand public, on peut toutefois reconnaître la singularité des éclats de cet atypique projet.

Notes

Notes
1 Cinéastes qui auraient été des modèles plus justes que ceux cités dans le dossier de presse, Eric Caravaca et Mariana Otero, auteurs d’un cinéma intime et introspectif qui correspond à la partie la moins convaincante du film de Leclerc.

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