Silent Voice
© Art House Films
Silent Voice
    • Silent Voice
    • (Koe no Katachi)
    • Japon
    •  - 
    • 2016
  • Réalisation : Naoko Yamada
  • Scénario : Reiko Yoshida
  • d'après : le manga A Silent Voice
  • de : Yoshitoki Ōima dans The Weekly Shōnen Magazine
  • Image : Kazuya Takao, (couleurs :) Naomi Ishida
  • Décors : Seiichi Akitake
  • Son : Yōta Tsuruoka
  • Montage : Kengo Shigemura
  • Musique : Kensuke Ushio
  • Production : Kyōto Animation, Pony Canyon, ABC Animation, Quaras, Shōchiku, Kōdansha
  • Interprétation : Miyu Irino (Shōya Ishida), Saori Hayami (Shōko Nishimiya), Aoi Yūki (Yuzuru Nishimiya), Kensho Ono (Tomohiro Nagatsuka), Yūki Kaneko (Naoka Ueno), Megumi Han (Miki Kawai), Toshiyuki Toyonaga (Toshi Mashibasa)
  • Design des personnages : Futoshi Nishiya
  • Distributeur : Art House Films
  • Date de sortie : 22 août 2018
  • Durée : 2h12

Silent Voice

Koe no Katachi

réalisé par Naoko Yamada

Comment ne pas penser à Douglas Sirk en découvrant Silent Voice, superbe mélodrame et premier long-métrage de la jeune réalisatrice Naoko Yamada ? Adapté du manga du même nom signé Yoshitoki Ōima, le film raconte l’histoire de deux individualités en souffrance, malmenées par une succession d’épreuves qui les obligera à affirmer leur identité. Shōko Nishimiya est une jeune fille victime de surdité : placée dans une classe d’entendants où elle n’a pas d’autre choix que de faire fi de ses limites physiques, elle devient d’abord un objet de curiosité, avant d’être intégrée par ceux qui la prennent en compassion ou rejetée par ceux qui ne tolèrent pas que ce handicap puisse la singulariser. Shōya Ishida est l’un d’eux : trublion en herbe, jamais à une provocation près, il ne supporte pas la pitié que lui inspire cette nouvelle camarade de classe et décide de la martyriser… jusqu’au jour où il va trop loin, la blesse et s’attire l’opprobre de tous (sa famille, ses professeurs et ses camarades de classe qui se désolidarisent lâchement de ses actes). Les années passent et le garçon devenu adolescent se traîne cette culpabilité comme Jésus porte sa croix : isolé de tous, se sentant indigne de toute amitié, Ishida a néanmoins le projet fou d’apprendre la langue des signes et de retrouver celle qui, autrefois, fut la victime de ses brimades. À la manière de Bob Merrick dans Le Secret magnifique, réalisant l’étendue de son égoïsme et cherchant coûte que coûte à se racheter, le jeune héros de Silent Voice court tragiquement après une rédemption qui pourrait n’être qu’illusoire. Cette initiative suffira-t-elle à l’absoudre de sa faute passée ?

Cheminement tortueux

Tout le génie de Silent Voice est justement de ne pas répondre de manière aussi programmatique que redouté à cette question éminemment morale. Alors que la durée du film est relativement longue – plus de 2h10 –, on sera surpris de constater que la confrontation au cœur même de l’enjeu arrive relativement tôt et qu’elle ne résoudra pas d’un coup de baguette magique le poids qui pèse sur les épaules d’Ishida. C’est que le cœur secret du film est beaucoup plus enfoui qu’il n’y paraît et le chemin pour l’atteindre tout aussi tortueux. D’inspiration à la fois existentialiste et phénoménologique, le récit pose la question du poids des actes et de la culpabilité qui en découle, mais interroge également le rapport de l’individu au monde qui l’entoure : pour Ishida comme pour Nishimiya, il s’agit de surmonter deux obstacles (la honte pour le premier, la surdité pour la seconde) pour enfin espérer naître au monde et vivre pleinement parmi les leurs. Au-delà des qualités d’écriture dont le récit fait indéniablement preuve, la force du propos passe par d’étonnants et superbes parti-pris de mise en scène : les décadrages répétés qui nous privent souvent du visage des protagonistes dès lors qu’il y a une scission entre leur corps et leur tumulte intérieur, mais aussi ces croix sur les visages des autres élèves qui apparaissent et disparaissent au gré de la capacité d’Ishida d’accepter de s’ouvrir aux autres. Tout le film de Naoko Yamada est nourri par cette généreuse question : comment surmonter l’obstacle de l’enveloppe corporelle pour laisser les émotions et les sentiments véritables (l’amitié, l’amour ou tout simplement l’estime de l’autre) circuler ? Ueno – l’un des personnages les plus complexes et beaux du film – en est le parfait exemple : incapable de jouer autre chose que le rôle de la méchante auquel elle a été assignée, elle souffre en silence de ne jamais pouvoir exprimer les réels sentiments qui l’animent.

À l’écoute du monde

Au-delà de la typologie habituelle qui caractérise les physiques des personnages issus de l’univers manga (corps longs et affûtés, visages pleins et ronds, yeux et bouches démesurément grands qui permettent de surjouer l’expressivité), la réalisatrice se repose également sur son montage, ses raccords, son arrière-plan, les décors – des paysages aux tonalités impressionnistes – et les profondeurs de champ pour offrir un bel écrin aux sentiments contradictoires qui ne cessent de parcourir le groupe d’adolescents. Mais surtout, tout au long du film, ce sont deux régimes d’images qui sont mis en confrontation pour mieux rendre compte de cette douleur duelle qui nourrit le drame. Si l’essentiel du scénario s’articule autour d’une trame relativement classique, ce sont toutes les nombreuses ruptures au montage qui font de Silent Voice bien plus qu’un objet académique : des faux-raccords volontaires aux parenthèses oniriques qui nous font basculer dans les visions tortueuses de nos protagonistes, c’est une véritable approche sensitive qu’offre le film. Cette dimension quasi organique rend d’autant plus bouleversant le dénouement qui se profile. En aucun cas le pardon attendu de Nishimiya ne devient enjeu de résolution : c’est toute la capacité d’Ishida à se pardonner lui-même qui conditionnera cette possible rédemption, loin de la leçon de morale attendue. L’océan de larmes qui inonde le visage du jeune garçon lors de la dernière scène n’est finalement que le signe de sa propre victoire et en aucun cas un aveu de faiblesse. En extériorisant ainsi son trop-plein de douleur et d’humanité face au monde, il s’abandonne aux possibles vertus de la douce consolation.

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