Réalisé en même temps que son dernier album, le premier long-métrage du compositeur français Para One, Spectre, se présente comme un « film de famille » sous haute influence markerienne. On y retrouve la plupart des éléments constitutifs de la branche « électronique » du cinéma de Chris Marker, en particulier Sans Soleil : association d’une voix-off intimiste avec un récit mené aux quatre coins du monde, parallèle entre le fonctionnement des machines et celui de la mémoire humaine, métamorphose chromatique des images, etc. En dépit de leurs points communs, la proposition de Para One semble toutefois plus resserrée que celle de Marker, puisqu’elle ne vise pas à interroger une certaine condition anthropologique (la survivance à l’époque d’un temps amnésique), mais à revenir sur les dessous d’une histoire familiale, notamment la jeunesse du compositeur, marquée par un enracinement au sein d’une communauté sectaire recluse, dans les années 1980, aux confins des monts alpins. S’il est toujours question de convoquer une esthétique du brouillage vidéo, pour souligner graphiquement les liens qu’entretient Para One avec le Japon et sa culture visuelle (en plus de rattacher le mixage sonore au mixage vidéo), il s’agit donc aussi d’échafauder une enquête. Une investigation qui se déploie ici à partir d’un indice caché dans des images filmées au caméscope par le père du compositeur, qui aurait emporté un lourd secret dans la tombe.
Si le projet s’affirme ainsi fondamentalement hybride, comme le suggère le carton inaugural qui annonce un film naviguant « entre vérité et fiction », le problème qu’il pose est quant à lui sans équivoque. Para One fait preuve d’un volontarisme un brin périlleux qui consiste à tout emporter d’un même geste : mettre à nu ses obsessions, les sons et les images qui le poursuivent, mais aussi livrer un portrait de sa famille en vue de résoudre une énigme, voire proposer un making-of de l’album réalisé en même temps que le film, pour montrer au passage comment sa musique se fabrique. C’est ce qui sépare assez nettement Para One de son modèle : dans Sans Soleil, Marker semble se laisser guider par les images qu’il glane à travers le monde pour embrasser le flux dans lequel elles s’inscrivent, jusqu’à se rendre malicieusement anonyme, inventant une correspondance fictive pour conduire la voix-off. Tout le contraire de Spectre, qui propose un récit mené à la première personne, en dépit du fait que le visage du compositeur n’apparaisse jamais vraiment à l’écran – le fantôme qui hante le film étant, dès lors, moins le père défunt que l’enfant prodige. En ce sens, la pratique musicale de Para One prend souvent l’ascendant sur les autres pistes esquissées par le montage, installant une routine au fil de séquences reconduisant bien souvent la même structure. D’abord, un souvenir émanant d’archives vidéo ou sonores amène le compositeur à arpenter un lieu particulier (les Alpes, un village au Japon, etc.). Ensuite, un personnage secondaire apparaît à l’image ou sur la bande-son, et préoccupe brièvement le musicien. Enfin, pour achever la séquence et ramener l’intrigue vers sa propre figure, Para One convoque des archives vidéo à la colorimétrie instable pour accompagner les différents morceaux qui composent son album, dans de brefs clips musicaux qui viennent ponctuer chacun des chapitres. Un sentiment de lassitude en résulte, jusqu’à un dernier mouvement attendu, à la fin duquel tout se résout comme par magie : les raisons qui ont poussé Para One à faire de la musique, l’énigme familiale, l’importance de la culture nippone dans l’idéal d’ouverture que promeut la musique électronique, etc. Derrière ses atours de mashup fiévreux, qui viendrait épouser les troublantes fluctuations de la mémoire humaine et l’insondable complexité des liens familiaux, se cache finalement un film qui avance sur des rails, prévisible dans son déroulement et systématique dans ses effets.