Suite parlée – Récits de souvenirs enfouis

Suite parlée – Récits de souvenirs enfouis

de Marie Vermillard, Joël Brisse

  • Suite parlée – Récits de souvenirs enfouis

  • France2010
  • Réalisation : Marie Vermillard, Joël Brisse
  • Image : Jeanne Lapoirie
  • Son : Olivier Levacon, Jean-Baptiste Haehl
  • Montage : Thomas Marchand, Aurore Frey
  • Musique : Anne-Claire Cazalet
  • Production : Stella Films
  • Interprétation : Hiam Abbass, Simon Abkarian, Anne Azoulay, Jacques Bablon, Marc Berman, Georges Bigot, Nathalie Boutefeu, Marilyne Canto, Antoine Chappey, Melchior Derouet, Denis Falgoux, Frédérique Farina, Bruno Lochet, Clémentine Mazzoni, Serge Merlin, Miglen Mirchev, Alexia Monduit, Christine Murillo, Philippe Rebbot, Catherine Schaub-Abkarian, Éric Seigne, Zinedine Soualem, Geneviève Tenne
  • Monologues : Joël Brisse
  • Distributeur : Baba Yaga Films
  • Date de sortie : 27 janvier 2010
  • Durée : 1h17

Suite parlée – Récits de souvenirs enfouis

de Marie Vermillard, Joël Brisse

Les Conteurs


Les Conteurs

Sur la base de vingt-trois anecdotes racontées par autant d’acteurs, Marie Vermillard et Joël Brisse réalisent Suite parlée – Récits de souvenirs enfouis. Dispositif lourd et central – un plan fixe intemporel – pour un essai dont l’intérêt est aussi certain que les limites.

Plan fixe, continu, fond noir. Le temps d’un monologue, la caméra reste éveillée jusqu’à ce que la parole se tarisse. On croirait ces lumières à déclenchement automatique, actives tant que quelqu’un s’anime dans leur champ. Lorsque celui ou celle qui parle a fini, coupe, noir, puis une autre personne apparaît et commence un nouveau récit. Joël Brisse a écrit vingt-trois textes, vingt-trois anecdotes glanées puis transformées pour être racontées. On y trouve de tout, du drame, du quotidien à peine interrompu par d’infimes évènements, du sentiment toujours sur la base de souvenirs lointains ou proches. Pas de thème commun sinon ce prisme du ressenti – qu’il s’agisse d’un mort ou d’un chien il y a puissance du sentiment alors rencontré, qui parfois a pris de l’ampleur avec le temps.

Même si l’accumulation des séquences y appelle, il serait peu intéressant de comparer les histoires et les performances, forcément inégales. Mais d’évidence il faut louer la force d’écriture de Joël Brisse, et la force des acteurs qui pour la plupart digèrent ces textes absolument brillamment. Le texte, en lui-même, s’approche de la nouvelle. Inséré dans le dispositif, dans ce qui semble un lieu feutré, sans autre bruit que la voix qui le revêt, il se rapproche du conte (si on lui enlève son but moral), et du récit de confession ou d’une séance de psychanalyse. Étonnement il y a une ambiance du hors champ, une étrangeté, peut-être confortée par les trois uniques plans de coupe, nocturnes et mystérieux. Un soupçon de fantastique, justement hors champ car jamais confirmé même s’il parait souvent sur le point de surgir. Les textes sous cet angle évoquent Cortázar, lorsque l’écrivain dresse un quotidien ou un personnage des plus étranges, mais qu’il repousse à l’extrême le moment de révéler l’élément fantastique.

Ces vingt-trois récits, épurés de « toute » mise en scène, créent une grande puissance de visualisation. Nous voici au plus près du texte lui-même, à quelques encablures de la lecture. Mais alors quel intérêt d’en faire un film si c’est pour se rapprocher de « l’effet livre » ? Il serait clairement exagéré de n’en voir aucun, particulièrement à cause de ce à quoi renvoie Suite parlée. Le film impulse plusieurs questions, en premier lieu ce bon vieux rapport entre fiction et documentaire. Le dispositif fait d’abord penser à ce dernier. Seul marqueur de fiction : des acteurs connus ou du moins déjà vus (Simon Abkarian). Le réflexe reste cependant persistant assez longtemps si l’on voit le film sans n’en rien savoir. Combien d’années encore avant que l’appréhension des images ne s’inverse complètement ? De nouveaux enjeux narratifs s’étireront lorsque la crise de la réception des médias débouchera sur une incroyance majoritaire en l’image. Rappelons-le à titre d’exemple, aujourd’hui, les scandales de recyclage d’images dans les journaux d’information font que des méfiances apparaissent face à l’absence de repères spatiotemporels. Mais demain ? Lorsque les retouches numériques seront si aisées qu’elles ne nécessiteront plus de budget conséquent ? Le cinéma – fiction comme documentaire – sera alors confronté à un rapport neuf à la perception des images.

Fin de cette parenthèse autant éloignée du film que par lui permise. Suite parlée, sur cette question de sa perception, ne dépasse pas d’autres approches déjà anciennes, exemplairement Une sale histoire de Jean Eustache (le nom de Picq est d’ailleurs donné à un personnage) où ce dernier proposait après un récit véridique le même récit joué par des acteurs. Question en suspend : la fiction est-elle plus puissante que la réalité ? C’était en 1977.

Plus intéressante aujourd’hui et moins évidente est la figure du conteur qu’on retrouve ici littéralement. Finalement peu présente au cinéma en tant que forme directe, elle redonne à l’acteur une place peu à peu grignotée par la recherche d’incarnation. Les vingt-trois acteurs interprètent et tendent à vivre leur texte mais surtout ils racontent, et c’est là l’étonnant.

Malgré une richesse par rebonds, les limites de Suite parlée ont l’évidence de sa forme, assez lourde. Un tel film a‑t-il sa place en salle quand il a tout d’une installation ? Certes il faudrait commencer par déterminer la place actuelle de la salle de cinéma… Et l’entrée du cinéma dans les musées n’empêche pas un reflux : pourquoi pas du musée dans les salles, des espaces de projection à désenclaver pratiquement plutôt qu’intellectuellement… Il n’empêche, Suite parlée laisse un goût théorique un peu rêche, revers de son inévitable systématisme.

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