Trans Memoria se présente comme une double enquête à la première personne : mémorielle et identitaire. Victoria Verseau, réalisatrice du film, revient sur les lieux de l’opération en Thaïlande qui lui a permis, ainsi qu’à son amie Méril, d’achever leur transition de genre. Cette dernière s’est suicidée quelques années plus tard. En réarpentant les chambres et les couloirs d’hôpital, Victoria entend retourner à la source du mal-être de son amie défunte et ausculter par la même occasion ses propres démons. Ce mal-être apparaît d’abord intrinsèquement lié à la condition trans, que le film restitue dans toute sa crudité, comme si la cinéaste devait moralement à son amie disparue de n’omettre aucune douleur, corporelle ou psychologique. Ainsi de ces séquences où Verseau s’est filmée peu avant l’opération avec son téléphone et fait part, en larmes, de ses angoisses et de ses souffrances physiques. Idem dans le détail des conversations qui, si elles réduisent parfois la mise en scène à un agencement de simples champs-contrechamps, témoignent d’une grande précision documentaire : on y discute aussi bien des risques que comporte l’opération que des pratiques de dilatation à respecter pour arriver à des rapports sexuels moins douloureux, de la forme que prennent les appareils génitaux à l’issue de la procédure, etc. La transition de genre apparaît dès lors comme un chemin difficile et sinueux pour accéder à un apaisement. La texture même de l’image en atteste : celle, ingrate, de la caméra du téléphone pré-opération, tranche avec la froideur cotonneuse du reste du film – il y a un avant et un après.
Or ce monde d’après l’opération a été pour Victoria irrémédiablement souillé par la perte de Méril, geste que la réalisatrice essaie de comprendre au-delà de la souffrance physique engendrée par l’opération. À ce titre, le retour en Thaïlande, censé élucider le mystère du suicide, est rapidement mis en échec par l’écart, irréductible, entre ce qui est dit et ce qui est filmé. Alors que la voix off évoque les angoisses de Méril et les souvenirs partagés, la caméra lui oppose le défilement impassible de cadres vides et désaffectés. Cette superposition contrariée, où la parole, l’enquête et la réflexion viennent inlassablement buter sur des images dénuées de sens, met en scène l’impossibilité du deuil pour la cinéaste. En témoigne un plan particulièrement saisissant vers la fin du film, où la caméra s’enfonce doucement dans la nuit de la forêt thaïlandaise tandis que la voix off se demande où se trouve la tombe de Méril. Ce long mouvement étiré est celui qui porte le film : il tend vers un trou noir.