Léopard d’Or du dernier festival de Locarno, Winter Vacation de Li Hongqi ne ressemble à rien de ce qu’on croyait connaître du cinéma chinois. Celui qu’on a rapidement affilié à Kaurismäki (dont il n’a pas vu les films) signe un film à la fois simple et ambitieux, grinçant et drôle, rock et placide. On a hâte de voir ce que ce jeune réalisateur nous réserve à l’avenir.
« Stuck inside Mobile with that Memphis blues again » (« Coincé ici à Mobile avec toujours ce blues de Memphis ») chante Bob Dylan sur « Blonde on Blonde ». Le refrain revient en tête à la découverte du formidable et atypique Winter Vacation, tant son réalisateur, Li Hongqi, semble reformuler en Chine ce blues dylanien et provincial d’une jeunesse coincée dans un milieu lesté par l’ennui, l’étroitesse et l’ordinaire. C’est effectivement à un imaginaire américain que Winter Vacation se raccroche bizarrement en racontant les errements d’un petit groupe d’amis qui tuent le temps pendant les vacances d’hiver d’une petite ville du nord de la Chine. La drôlerie et la mélancolie évoquent ce spleen et cette langueur adolescents que les réalisateurs et musiciens outre-Atlantique ne cessent de réinterpréter dans une forme de tradition.
Winter Vacation a le charme du film punk proprement habillé, l’air de rien, pour la sortie du mercredi, parce que d’apparence calme et épurée, il n’en explose pas moins chaque idée préconçue que le spectateur peut avoir de la Chine et de son cinéma. Le parcours artistique de Li Hongqi, aussi romancier, poète et peintre, n’est peut-être pas étranger à la singularité de Winter Vacation. Sans faire du film le révélateur d’une réalité cachée, le réalisateur devra être remercié pour nous parler de la Chine de cette manière-là. Ni miséreuse ni fortunée, ni performante ni déliquescente, la Chine de Li Hongqi est surtout terriblement banale. Elle n’oublie pas de s’ennuyer ferme et d’en rire de surcroît.
Si le premier plan du film peut faire croire à un tableau naturaliste, le dialogue lui désamorce d’emblée tout le sérieux que la fixité et la durée du plan semblaient imposer. À la question de savoir si une fille est jolie, un adolescent répond placidement que le principal intérêt de la demoiselle est de n’être « pas d’ici ». Le film se structure alors dans une mosaïque de scènes quasi autonomes où la rigidité formelle est comme parasitée par le comique d’une réplique ou d’un gag visuel. Les personnages ne semblent ainsi jamais subir leur environnement, jamais totalement dupes de l’apathie qui les menace ainsi que le film. Mais il serait malvenu de réduire Winter Vacation à ce procédé unique. La réussite tient aussi dans un art très personnel de la mise en scène. Dans le peu de plans qui composent le film, Li Hongqi fait preuve d’un talent chorégraphique dans ses choix de changement de valeur de plan ou dans les sorties et entrées des personnages qui viennent souvent relancer l’enjeu d’une scène. De même son attention au hors-champ sonore anéantit tout reproche d’un cinéma minimal. Bruit de coup de feu, grésillements, haut-parleurs qui crachent, inlassables, des messages obscurs apportent toujours une profondeur et une étrangeté au plan.
Le film pourrait faire craindre d’être dans la redondance de l’ennui que subissent les personnages et dans l’anecdotique. Pour parer cela, il peut en fait toujours compter sur des effets ou des figures inattendus. Le plus beau personnage d’enfant philosophe vu depuis Yi-Yi d’Edward Yang fait partie de ceux-ci. Et le formidable final du film en est à la fois la synthèse et le sommet parce que de l’apathie surgit un pied de nez surprenant. Il enfonce le clou pour nous dire que tout cela était bien une histoire de rage intériorisée. Un film austèrement punk en somme.