Halla est une femme très occupée. Paisible prof de chorale aux yeux de tous, elle officie aussi, clandestinement, comme farouche guérillera écologiste. Ses sabotages contre l’industrie lourde qui s’implante dans son pays (l’Islande) font frémir les cercles économique et politique pour qui la « Femme des Montagnes », signature de ses faits d’armes, est devenue l’ennemi public numéro un. Sans peur et pleine de ressources, mais pas si bien armée face aux moyens du pouvoir, le doute sur la pérennité de la lutte commence à la travailler au moment où elle apprend que sa demande d’adoption d’un enfant, déposée quelques années plus tôt, a enfin été acceptée…
Woman at War, le film dont Halla est l’héroïne, se trouve pris d’un dilemme semblable : conter la guerrière intrépide face aux forces d’un progrès destructeur, ou la femme hésitant entre l’héroïsme solitaire et le retour à la normalité. En voulant embrasser les deux perspectives, le second long-métrage de Benedikt Erlingsson (Des chevaux et des hommes) en vient à jouer sur deux registres différents, alternant l’un et l’autre d’une manière un peu opportuniste qui n’aide pas à conférer au personnage autant d’incarnation qu’il en appelle. Quand il s’agit de filmer la hors-la-loi affrontant pylônes électriques, drones et forces de l’ordre armée de son arc lance-filin et de sa parfaite connaissance de l’environnement, le réalisateur joue la carte limpide du film d’aventures, de la lutte de l’humain contre la machine qui le surplombe, quitte à employer des moyens primitifs (comme l’usage de la carcasse d’un mouton), à travers des décors naturels dont les ressources ne sont plus à prouver (l’Islande étant devenue ces dernières années un lieu de tournage très prisé). Cependant, dans les moments où elle s’interroge sur son avenir, Halla doit faire face à un obstacle plus sournois : la volonté du réalisateur de « faire cinéma ».
Un chœur coupé en deux
Car ce personnage singulier et facilement attachant doit partager le rôle principal avec un procédé de mise en scène qui finit par rythmer le film : montrer à l’écran la musique (pourtant non diégétique) en train d’être jouée. Celle-ci émane de deux groupes dont les prestations représentent les aspirations contradictoires de Halla : alternent ainsi un trio de musiciens intervenant — parfois non musicalement, tels des personnages officieux — pour rappeler la tentation du combat, et un chœur féminin ukrainien symbolisant le désir de maternité (puisqu’elle s’apprête à adopter une petite Ukrainienne : l’évidence est trop belle). Rappelant la distanciation familière au théâtre brechtien, le procédé crée occasionnellement de fugaces moments de trouble, essentiellement dans les quelques face-à-face entre le personnage perplexe et les musiciens, où l’héroïne semble soudain réaliser qu’elle est un être de fiction et que ses choix ne sont pas aussi libres qu’elle l’espérait. Mais au fil du métrage, c’est le caractère fonctionnel et binaire de l’idée qui s’installe, le fait que ces artistes de folklore ont pour rôle d’illustrer, certes avec plus ou moins de malice, les deux chemins qui s’offrent au personnage et entre lesquels il conviendra de trancher, ou de trouver un terrain d’entente. Ce qui revient à l’arrivée à maintenir ce personnage prometteur, une héroïne à la fois moderne et anachronique face à la domination du progrès, dans une forme de balisage psychologique : on est en droit, au regard du plaisir éveillé par les aventures bien physiques de la « Femme des Montagnes », de trouver ce choix de l’auteur quelque peu décevant.