Réalisé juste après les excellents Jack l’éventreur et Hangover Square, Le Médaillon s’inscrit parfaitement dans la veine des films de psychanalyse produits à Hollywood dans l’immédiate après-guerre. Un peu daté aujourd’hui dans son appréhension des symboles, l’œuvre n’en reste pas moins une puissante démonstration de maîtrise du récit et du montage. Une rareté de nouveau visible grâce aux Éditions Montparnasse.
Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, Hollywood s’est soudainement pris de passion pour la psychanalyse. En traquant l’inconscient, en proposant une approche nettement plus ambiguë et moins manichéenne de la pulsion, des cinéastes aussi géniaux qu’Alfred Hitchcock, Fritz Lang ou encore Otto Preminger répondaient à leur manière à l’horreur de la Shoah et au poids qu’elle représentait dans l’inconscient collectif. Le meurtrier n’est plus une menace extérieure qui renforce le sentiment du bon droit, la pulsion destructrice et sadique peut désormais sommeiller en chacun de nous. Ce constat peut sembler aujourd’hui d’une confondante naïveté tout droit sortie d’un « Docteur Freud pour les nuls » mais il faut reconnaître que cette nouvelle source d’inspiration théorique a considérablement nourri la structuration des récits et la mise en scène de nombreux films produits à Hollywood au cours des années 1940. Peut-être moins connu que ses confrères, le réalisateur d’origine allemande John Brahm est pourtant l’un des plus illustres représentants de ce courant. En mettant la pulsion sadique et meurtrière au centre de ses deux précédents films (Jack l’éventreur en 1944 et Hangover Square en 1945), il plongeait le grand public dans l’inconscient torturé de monstres sanguinaires entrés dans la légende.
Dans Le Médaillon, réalisé en 1946, la recette est identique, à la différence notable que le rôle principal est confié à une femme dont les crimes seraient nettement moins atroces que ceux perpétrés par ses confrères anglais à la fin du 19ème siècle. Nancy (étonnante Laraine Day) est une jeune femme d’une impressionnante beauté qui s’apprête à épouser John, fils de la haute bourgeoisie. Nul ne connaît les origines de cette dernière mais sa grande aisance sociale semble faire taire toutes les réticences, jusqu’au jour où le futur époux reçoit la visite impromptue du Dr Blair. Celui-ci prétend être l’ex-mari de Nancy et souhaite mettre en garde John contre cette femme qui dissimulerait de lourds secrets. D’abord sceptique, le promis accepte que le docteur lui raconte son histoire : commence alors le premier flash-back sur les premières années de concubinage entre Nancy et le Dr Blair. Ce ne sera pas le dernier, Le Médaillon proposant en tout et pour tout quatre niveaux de récit, chacun permettant de mettre à jour les raisons du trouble de la jeune femme, jusqu’à la prise de conscience finale, forcément fatale.
Comme en analyse, le récit fonctionne par strates parfaitement encastrées les unes dans les autres : chaque nouvelle étape est entamée par l’achèvement de la précédente et chaque piste est éprouvée jusqu’à son point de contradiction pour mieux remonter le fil des expériences traumatiques vécues par Nancy. D’une banale cleptomanie, Le Médaillon remonte patiemment à la marquante scène d’humiliation initiale, imbriquant les flash-backs les uns dans les autres tout en misant sur une certaine limpidité du récit : les hommes qui se succèdent auprès de Nancy (parmi lesquels le jeune Robert Mitchum en artiste-peintre fougueux) se passent fébrilement le relais dans ce qui relève tout simplement d’un exercice analytique. On pourra s’étonner de l’étonnante maîtrise avec laquelle l’objet d’étude trompe son monde, ne trahissant à aucun moment ses pensées et frustrations inconscientes. Certes, Laraine Day, si elle en a la beauté, ne renferme pas la fragilité d’une Gene Tierney qui s’était distinguée dans un rôle quasi identique dans Le Mystérieux Docteur Korvo d’Otto Preminger (1948). Mais son calme maîtrisé, la générosité trop évidente de son sourire ne font que rajouter au trouble et donnent à la scène finale toute l’ampleur désespérée du malade qui voit d’un coup tout son système de pensée s’effondrer.