© Grégoire Rivière
Le mouvement lycéen et la politique du « reel »

Le mouvement lycéen et la politique du « reel »

Le mouvement lycéen et la politique du « reel »

Le rire contre la répression


Le rire contre la répression

« Les réseaux sociaux abîment notre démocratie », a déclaré Emmanuel Macron au micro de BFMTV le 26 octobre dernier. Sa prise de parole intervient deux jours après la publication d’un article de Blast dévoilant que le Premier ministre a envisagé leur coupure en prévision de la manifestation du 24 octobre. Si cette révélation confirme la dérive autoritaire du gouvernement, elle témoigne également du rôle assez inédit que joue Internet dans le mouvement social initié dans les lycées de banlieue parisienne, qui s’est depuis considérablement élargi. Ce phénomène tient notamment à l’irruption d’une nouvelle génération dans la contestation sociale : la Gen Z, qui y importe ses codes et les moyens de communication propres à sa culture numérique, notamment par la prolifération de reels humoristiques massivement diffusés sur les réseaux sociaux. Les cortèges ont ainsi été gagnés par des pancartes nourries aux mèmes, tandis que les playlists ont troqué les vieux tubes de la CGT contre ceux de Theodora et d’Aya Nakamura. De plus, de nombreux manifestants déguisés en héros de la pop culture (du manga avec Naruto et Luffy de One Piece aux super-héros avec Spider-Man et Batman) ont fait leur apparition, suggérant avec facétie que, face à une réponse répressive disproportionnée, même les héros imaginaires se devaient de quitter leurs univers pour venir combattre des injustices cette fois bien réelles.

« Génération 6 – 7 refait Mai 68 »

Ces pastilles ont peu à peu construit une représentation collective festive, à l’exact opposé de la couverture des médias dominants (CNews et BFM en tête), qui se sont évertués à donner des manifestations l’image la plus anxiogène possible. La légende « Ce que les médias ne vous montreront jamais » s’est d’ailleurs fortement répandue, accompagnant aussi bien de joyeux rassemblements, entre danses et fanfares de rue, que des vidéos de violences policières. Il s’agit parfois d’offrir le contrechamp littéral des chaînes télévisées, comme lorsqu’un créateur de contenu s’est amusé à filmer un attroupement ridicule de journalistes en train de photographier une poubelle en feu. C’est peut-être l’intérêt premier de ces nombreuses publications, pour la plupart amateures, que de produire des contre-images à la ligne éditoriale des médias bourgeois, tantôt relais du gouvernement, tantôt porte-paroles de l’extrême-droite. Ce rapport à l’image n’est pas sans rappeler, dans cette perspective, celui des ciné-tracts de mai 68 – une filiation historique par ailleurs revendiquée par le mouvement lycéen avec des slogans tels que « On nous l’a mise à l’envers, on vous la Mai 68 ».

Ces courts-métrages militants mélangeaient textes et photographies dans des collages critiques souvent drôles, qui prenaient le contrepied des médias officiels. Parallèlement à une production documentaire tournée directement dans les manifestations, les usines ou les universités occupées, les ciné-tracts étaient animés par un idéal d’horizontalité : les acteurs des luttes pouvaient prendre eux-mêmes en charge la réalisation de ces films anonymes. Les reels TikTok ou Instagram qui ont circulé en octobre 2026 sont certes moins élaborés formellement et ne s’inscrivent pas dans une démarche collective concertée, mais ils renouent avec cet esprit irrévérencieux, notamment dans la manière de tourner en dérision la police et le gouvernement. Les évolutions technologiques ont par ailleurs permis de dépasser certaines limites auxquelles se heurtait l’idéal démocratique du cinéma militant : concernant la fabrication, filmer et monter une vidéo est désormais à la portée de presque tout le monde. Quant à la question de la diffusion, les réseaux sociaux ont considérablement élargi l’audience potentielle de ces images, là où les films de 1968 étaient restreints aux circuits militants qui les projetaient majoritairement dans les lieux occupés, auprès d’un public déjà acquis à la cause. L’efficacité mobilisatrice de ces vidéos s’explique aussi par leur adéquation aux formats mêmes des trends, qui invitent chaque utilisateur à reproduire et à décliner un même dispositif. Participer à son tour suppose donc de descendre dans la rue, si bien que l’engagement numérique se prolonge en engagement politique.

Il ne s’agit pas, bien sûr, de faire un éloge béat des réseaux sociaux : non seulement de nombreuses trends ont encouragé des comportements dangereux, mais il faut aussi noter que les logiques algorithmiques favorisent la désinformation, la propagation des idées d’extrême droite[1]Cf. le récent mouvement, venu du Brésil, invitant à bloquer les comptes estampillés d’extrême droite pour limiter leur visibilité, en jouant sur les règles des algorithmes de réseaux comme Instagram. ou encore les théories du complot. On peut néanmoins se réjouir que ces plateformes aient contribué, avec une ampleur inédite, à politiser une jeunesse éreintée par dix ans de politique macroniste. Dès 2024, une vidéo tournée par des élèves et des enseignants du lycée Blaise Cendrars de Sevran était devenue virale par sa dénonciation ironique de la dégradation des conditions d’apprentissage. Les réseaux ont ainsi joué un rôle essentiel dans l’affirmation d’une génération comme sujet politique, consciente de ses intérêts et décidée à les défendre. À mesure que les luttes ont convergé vers un mouvement de contestation d’ampleur nationale, la dynamique collective s’est accompagnée de la construction d’une mythologie. Les affrontements contre les forces de l’ordre ont été baptisés sur le modèle des grandes dates historiques : « La prise de la Bastille » pour la manifestation du jeudi 8 octobre, « La Bataille de l’Élysée » pour la tentative d’intrusion dans le palais présidentiel, tandis que la journée du 17 octobre était plus largement annoncée comme celle qui devait mettre « fin à l’époque contemporaine ». En convoquant avec désinvolture les luttes du passé, les manifestants s’approprient une mémoire collective tout en prenant part (au moins symboliquement) à l’écriture de l’Histoire.

Esthétique de la révolte

L’émergence d’un corps collectif s’est par ailleurs autant appuyée sur une esthétique carnavalesque que sur un panachage : au-delà de la pluralité des déguisements et de crossovers impromptus complètement absurdes (Napoléon, Sangoku et Gandalf réunis dans une même équipe), les sigles de la CGT côtoient les gilets jaunes et les keffiehs palestiniens, dans une figuration concrète de la convergence des luttes. L’assemblage de ces éléments disparates débouche sur une esthétique bricolée, qui prolonge l’iconographie propre à la guérilla avec ses barricades érigées à partir du mobilier urbain, ses armes artisanales ou ses moyens de protection improvisés. Dans La Pensée sauvage, Claude Lévi-Strauss s’intéressait à la notion de bricolage pour en pointer la portée politique : il s’agit de faire émerger un ensemble qui n’efface pas pour autant la nature initiale des fragments hétéroclites qui le composent. Quelque chose de cet ordre se joue ici avec un rapiècement de différents univers visuels, mais aussi de revendications politiques multiples. La dialectique entre l’unité de l’ensemble et la diversité des parties revêt en ce sens une dimension profondément démocratique : chacun est susceptible d’apporter sa contribution à l’édifice commun. Les réseaux sociaux accentuent encore ce principe, puisqu’un slogan bien senti ou une expression singulière peut devenir un hymne réinvesti dans de nouveaux montages, remix, trends ou mèmes (exemplairement, le déjà légendaire « Bismillah, c’est les ténèbres »).

L’énergie du mouvement ne vient donc pas du haut, mais se nourrit de sa base, selon une dynamique de germination chaotique – en ce sens, l’esthétique même des manifestations contredit l’idée, martelée par le gouvernement et les médias, que LFI tirerait secrètement les fils de la mobilisation. Les nombreuses images du 17 octobre, qui montrent des groupes posant devant des scènes de destruction, tirent leur puissance du contraste entre ces petits collectifs hétéroclites, avec leurs déguisements dépareillés et leurs masques de plongée, et la colère sociale qui embrase l’arrière-plan. Elles participent d’une exaltation de la révolte populaire, dont elles affichent fièrement la puissance d’action, tout en actualisant une iconographie des soulèvements révolutionnaires. La créativité de cette esthétique est d’autant plus frappante lorsqu’elle se trouve raccordée par l’actualité à celle du camp adverse. Dans la nuit du premier couvre-feu, des activistes d’extrême droite se sont réunis dans le centre-ville de Lyon : vêtus tout en noir, ils marchaient au pas et scandaient leurs slogans à l’unisson, réactivant par mimétisme les codes visuels et gestuels du fascisme mussolinien et du IIIᵉ Reich. La discipline martiale de ce sinistre cortège contrastait alors fortement avec la joyeuse cacophonie des défilés de gauche (il faut bien avouer que les claps des « Siamo tutti antifascisti » sont rarement synchronisés).

La première arme

Cette production audiovisuelle humoristique vise bien sûr en première instance à saper la politique de la peur entretenue par Laurent Nuñez, que ce soit à travers l’interdiction des manifestations, l’instauration de couvre-feux ou encore le recours à l’armée : le rire est l’arme la plus efficace du dominé pour mettre à mal l’autorité du dominant. Au sein de la masse des contenus viraux diffusés ces dernières semaines, une catégorie en particulier s’est distinguée : les publications moquant ou ridiculisant les forces de l’ordre, premier relai du pouvoir. Il y a d’abord les vidéos qui ne présentent pas d’interaction directe et où la seule présence de CRS dans le cadre prête à rire : lorsqu’un agent apparaît démesurément grand au milieu d’un cordon (« Ils ont ramené le titan colossal »), ou bien une autre où les policiers se tirent accidentellement une grenade lacrymogène dessus. Au-delà de ce spectacle d’un retournement de la violence, d’autres reels se montrent plus vindicatifs, avec à la clef insultes et bravades. C’est le cas de cette séquence filmée à Marseille, où un CRS braque son LBD sur un homme qui le provoque hors champ (« Vas‑y, tire »), avant de faire feu et de rater sa cible, déclenchant une mélodieuse salve d’injures (« eh non j’suis pas là, va niquer ta mère, tié khené fils de pute »). Enfin, une dernière pratique bon enfant consiste à danser de façon plus ou moins absurde face au cordon des CRS : l’une des vidéos les plus partagées représente par exemple Deadpool se déhanchant sur « Copines » d’Aya Nakamura. L’enjeu est à la fois d’afficher un pacifisme insolent et de montrer que le dispositif répressif ne parviendra pas à entamer la bonne humeur des manifestants. Les séquences jouent sur l’opposition entre la liberté des mouvements de la danse contre l’immobilité presque ridicule des policiers, réduits à des marionnettes téléguidées par leur hiérarchie.

Notons enfin un dernier type de publications, moins humoristique, qui a été popularisé dès les premiers blocus lycéens : celles qui passent cette fois en revue les CRS pour vérifier que leurs RIO sont bien visibles et leurs caméras-piétons allumées. Filmer revient ici à inverser, au moins temporairement, le rapport de force : les jeunes manifestants derrière la caméra se font les garants du respect de la loi, en contrôlant l’application des règles supposées prévenir les violences policières. Or dans une majorité des cas, celles-ci ne sont respectées que partiellement, voire pas du tout. Ces séquences s’inscrivent plus globalement dans des contenus informant les manifestants de leurs droits ou prodiguant des conseils pratiques pour accompagner une génération qui descend pour la première fois dans la rue. Les téléphones portables et les réseaux sociaux deviennent une nouvelle fois l’un des rares moyens de se protéger contre une police qui « mutile des lycéens », pour reprendre le slogan écrit sur le gilet jaune porté par la statue de la place de la République le 17 octobre. Ce faisant, ils contribuent à maintenir une forme de contre-pouvoir, qui veille au respect du droit fondamental de manifester – et préserve par là même une démocratie justement « abîmée », pour détourner le verbe macronien dans l’allocution citée en amorce de ce texte, par le sommet de l’État.

Notes

Notes
↑1 Cf. le récent mouvement, venu du Brésil, invitant à bloquer les comptes estampillés d’extrême droite pour limiter leur visibilité, en jouant sur les règles des algorithmes de réseaux comme Instagram.

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