Natalia Winkelman : « La critique manque d’espaces collectifs »
Cet article fait partie du dossier Critiques d’ailleurs

Natalia Winkelman : « La critique manque d’espaces collectifs »

Natalia Winkelman : « La critique manque d’espaces collectifs »

Critiques d'ailleurs, 5/7


Critiques d'ailleurs, 5/7

Comment se porte et se pratique aujourd’hui la critique en dehors des frontières de l’Hexagone ? Cinquième invitée : la critique états-unienne Natalia Winkelman.

Comment vous êtes-vous lancée dans la critique ?

J’ai toujours aimé écrire et, arrivée au lycée, j’ai commencé à m’intéresser plus sérieusement au cinéma et à dévorer les films. Je sentais pourtant que je n’avais pas l’œil pour faire des films et j’ai plutôt décidé d’étudier le cinéma à l’université, de m’intéresser à sa théorie et à son histoire. C’est là que j’ai suivi un cours portant sur la critique, dispensé par une professeure formidable, Karen James, qui écrit notamment au New York Times. À partir de là, j’ai pas mal vadrouillé sur la scène cinématographique new-yorkaise et commencé à écrire des piges.

Comment enseigne-t-on la critique et, par extension, comment l’apprend-on ?

À l’époque, j’étais totalement immergée dans l’écriture et le mode de pensée du champ universitaire. Il s’agit d’un ton et d’une sensation complètement différents de l’écriture critique. Je lisais un peu le New Yorker et le New York Times, mais je ne m’étais jamais vraiment intéressée à l’histoire et à la méthode critique. Il me semble que l’écriture critique est bien plus joueuse, elle a plus de personnalité que l’écriture universitaire. Apprendre la critique c’était donc pour moi désapprendre les réflexes acquis à l’université ; chercher à mettre plus de moi dans les textes, à y être plus relâchée, plus drôle. Il ne s’agissait pas vraiment de forger son goût, de déterminer ce qui faisait un bon ou un mauvais film, mais plutôt d’apprendre à écrire d’une certaine manière. La question du style est primordiale ; lorsque je lis un texte, l’opinion qui y est défendue m’importe bien moins que la qualité de l’écriture en elle-même.

Lorsque j’ai commencé à écrire, je lisais voracement les critiques que j’admirais le plus, en étudiant de près leur style et la construction de leurs phrases, avant de les émuler dans mes propres textes. Et puis mon écriture s’est développée naturellement depuis ce point de départ, nourrie par ces lectures constantes. Je ne saurai pas réellement décrire mon style, c’est quelque chose de très difficile à cerner. Je pense aussi que l’écriture doit, dans une certaine mesure, s’adapter aux publications dans lesquelles les textes paraissent, qui ont souvent un « style maison ». Par exemple, comme j’écris maintenant depuis quelques années pour le New York Times, j’ai l’impression de m’être adaptée à leur style et aux attentes de mes relecteurs.

Y a‑t-il une tradition critique propre au New York Times ? Dans quelle mesure vous inscrivez-vous dans cette dernière ?

J’adorerai faire partie de la tradition critique du New York Times, c’est une publication historiquement importante et qui est aujourd’hui encore d’une grande qualité. Cependant, je suis pigiste donc je n’écris que lorsqu’on me commande un texte et je ne travaille pas depuis leurs bureaux. Mais dans un même temps, je pense que les rédacteurs en chef parviennent à proposer une ligne éditoriale et une sensibilité très cohérentes.

Avez-vous l’impression de faire partie d’un collectif ou votre statut de pigiste tend-il plus à vous isoler ?

J’aimerais beaucoup faire plus franchement partie d’un collectif. Par le passé, Twitter était un espace où les critiques pouvaient se rassembler et discuter, découvrir de nouvelles plumes, etc. C’était presque l’épicentre de la critique, au sein duquel s’échangeaient les impressions en festival, où critiques et public étaient en contact direct. Cet espace-là n’existe plus vraiment : Twitter est devenu quasi inutilisable et je ne sais pas si ses alternatives ont pu donner naissance à des espaces d’échanges similaires. Peut-être que c’est un vide qu’a rempli Letterboxd, où n’importe qui peut publier ses petites capsules critiques et découvrir ce qu’ont vu ses amis. Je ne sais pas si c’est un espace qui permettra au « mode critique » de subsister. Si je souhaite vraiment lire de la critique, je me tourne en général vers des plumes et publications que je connais et admire déjà.

Plusieurs personnes avec lesquelles nous nous sommes entretenus pour cette série ont affirmé que la forme traditionnelle du métier de critique était en train de disparaître. Partagez-vous ce sentiment ? Comment décririez-vous le paysage critique américain actuel ?

J’échange régulièrement avec certains critiques qui travaillent dans une publication majeure depuis des années. Mais il me semble que le métier qu’ils me décrivent n’existe plus vraiment, du moins sous cette forme. Aujourd’hui, il est très difficile pour la grande majorité des critiques de gagner suffisamment d’argent pour vivre, et cela reflète des tendances plus larges dans le champ du journalisme et des médias. Et puis, il n’y a plus énormément de publications, un média comme The A.V. Club a été complètement éviscéré. Les rares postes qui s’ouvrent sont vite remplis et il ne reste alors plus que la pige comme opportunité professionnelle. Beaucoup de critiques que je connais sont forcés de cumuler plusieurs emplois, la vie est extrêmement chère, surtout à New York, et certains de mes camarades sont très inquiets quant à leurs potentiels frais médicaux. C’est un contexte effrayant. Quand j’étais à l’université, des critiques venaient parfois nous avertir de ne pas nous lancer dans le milieu, ils nous disaient qu’il n’y avait pas de travail et pas d’argent. C’est quelque chose qu’on entend toujours. Mais les bons textes restent nécessaires. Pour ma part, je ne souhaite pas être la personne qui est tant indignée par son milieu qu’elle recommande aux autres de ne pas s’y lancer.

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