
On le découvre de dos, devant une école privée. Puis de face : un bel hidalgo quinquagénaire et respectable. Costume impeccable et crinière coiffée à l’arrière. On ne quittera cette présence qu’au dernier plan de L’Assaillant, au terme d’un corps à corps entre elle et la caméra. Ce pourrait être un père, ou un grand-père, venu chercher un enfant. Après qu’il se soit introduit dans l’établissement, le spectateur sort de ce brouillage inaugural et l’on comprend que ses intentions sont loin d’être celles d’un papa, ou papy, gâteau. Le plan semble parfaitement huilé, exécuté froidement face à une secrétaire terrorisée par l’arme dont elle est menacée. Et le voilà qui ressort avec quelques liasses de billets dans sa sacoche. L’homme est toujours en mouvement. La caméra lui file le train, captant faits et gestes, passant avec lui d’un bus à un taxi, puis à nouveau à pied. Direction un guichet bancaire pour faire un petit dépôt.
Au terme de ce premier acte, on se dit qu’il reste tout de même beaucoup de temps et que le dispositif va finir par lasser. Ce sentiment émerge particulièrement lorsque le personnage s’arrête dans un café. Mais quelque chose émerge, de l’ordre d’un suspense et de la curiosité induite par le dispositif plaçant le spectateur dans une position de témoin, pour ne pas dire de voyeur. La tension consiste en une question. La mécanique va-t-elle se dérégler ? Pablo Fendrik instille de possibles grains de sable dont on ne peut mesurer la portée : une brûlure à la main après un accident de service au café, une deuxième personne entrant dans le bureau au moment de sortir le revolver, le fait d’être reconnu et suivi par la serveuse qui l’a ébouillanté… Le principe de continuité induit par la mise en scène et le montage fait qu’alternent moments de tensions et temps morts, ce qui produit un suspense presque inattendu.
Sans atteindre la maîtrise du magnifique El Custodio de Rodrigo Moreno, film également argentin sorti en avril 2007, lui aussi un corps à corps entre un être et une caméra, L’Assaillant compose en filigrane le portrait d’un homme dont la tension intérieure se fissure peu à peu et prend une forme extérieure. Ses déplacements incessants deviennent progressivement une sorte de fuite, le sang-froid et la dureté mécaniques laissent place à une humanité, notamment cette compassion qu’il éprouve pour la jeune fille en état de syncope après l’avoir terrorisée. La prestation d’Arturo Goetz est tout à fait remarquable, notamment par cette capacité qu’il possède à inscrire de subtiles nuances à son jeu, entre rage et inquiétude, fébrilité et détermination. Braquée sur cet « homme symptôme », la caméra entend faire de lui la métaphore d’un pays et d’une société poussés dans leurs retranchements. Et le coup de théâtre final, aussi peu spectaculaire soit-il, s’avère une évocation réussie du désarroi, de la solitude et de la précarité. Et l’on se prend, comme par surprise, à être étrangement ému.
Arnaud Hée