Accueil > Actualité ciné > Critique > Adama, mon kibboutz mardi 15 décembre 2009

Critique Adama, mon kibboutz

Un mal pour un bien, par Bélinda Saligot

Adama, mon kibboutz

Adama Meshuga’at

réalisé par Dror Shaul

Dans un mélange d’autobiographie et de fiction, Adama, mon kibboutz, le premier long métrage du réalisateur Dror Shaul, pénètre dans l’univers d’une communauté juive prônant l’entraide, autour d’un mode de vie rural basé sur des principes égalitaires et collectivistes, mais qui à force de vouloir faire prévaloir le groupe finit par en oublier l’individualité des hommes qui la constitue. Loin des débats politiques sur les valeurs de ce mouvement (même si dans ce film, on entend l’Internationale), Drol Shaul choisit d’évoquer la vie à l’intérieur de cette communauté, sous les traits de l’enfance, l’histoire de Dvir Avni, jeune garçon qui à l’approche de sa bar-mitzvah, doit réfléchir sur le sens à donner au mot liberté.
Primé au festival de Sundance, à la Berlinale ou à l’Israeli Film Academy Award, Adama, mon kibboutz apporte un point de vue sensible et unique sur un sujet rare au cinéma et bien souvent mal traité (pensons à Alexandre Arcady et l’inimaginable Pour Sacha).

Avant toute chose, il faut définir le kibboutz. Ce que fait à juste titre le réalisateur à l’ouverture de son film, en quelques mots. Ces communautés créées en 1909 par de jeunes pionniers juifs venus majoritairement d’Europe de l’Est voulaient autant revenir sur la terre de leurs ancêtres qu’inventer un nouveau mode de vie basé sur un système socio-économique égalitaire : partage des tâches, des biens, de la propriété, de l’éducation. Les kibboutzniks se réunissent en assemblée générale pour toutes décisions relatives au groupe (finance, logement, production, culture, santé). Chacun s’exprime suivant le principe de la démocratie directe. Les enfants sont quant à eux élevés dans des foyers, regroupés par classe d’âge. À partir de là, Dror Shaul, ancien kibboutznik, remet en question dans Adama, mon kibboutz les valeurs fondamentales de ce mouvement, avec un regard centré sur celui d’un enfant, un regard certes personnel (d’où l’usage du pronom possessif « mon ») mais qui tend à décrire une situation universelle : la déshumanisation de l’individu au profit du groupe.

Dvir Avni (l’angélique Tomer Steinhof) a presque douze ans. Il passe sa vie dans un foyer pour enfants, dans un kibboutz au sud d’Israël. Il s’occupe de sa mère, Miri (Ronit Yudkevitz, pleine de justesse et de sensibilité) veuve et dépressive que les grands parents vilipendent et que le groupe isole. Toujours en vadrouille, Dvir tente d’échapper à la route déjà tracée devant lui, le vélo reste son seul outil de liberté. À l’âge des premiers émois amoureux, il va aussi vivre la brutale descente aux enfers de sa mère, victime d’un environnement hostile, maillon faible d’un groupe prêt se débarrasser de ce qui les effraie le plus alors qu’ils s’avèrent être la source de ce mal. Dror Shaul décrit ce kibboutz surtout via son dysfonctionnement et s‘attarde peu sur le mode de vie de ces habitants. Il préfère glisser une faille dans un système pourtant bien établi. Une fêlure accompagne le générique du film où les noms sont d’un coup fissurés par un bruit comparable à une mâchoire croquant dans une pomme. Et tout au long d’Adama, mon kibboutz, elle sera omniprésente, sous plusieurs formes. Dvir est aussitôt présenté comme un enfant désobéissant, refusant d’appliquer les règles du groupe. Les enfants sont les seuls à voir la part d’ombre chez l’adulte. Pour ne pas sombrer dans un monde antithétique, le réalisateur prend soin de montrer aussi ces jeunes Européens avides d’aventures, prêts à vivre dans ce kibboutz. Mais face à cet esprit bon enfant, il y a tout ce qui se cache derrière des allures nobles : les mensonges. Dror Shaul insiste sans lourdeurs sur de nombreux faux-semblants, ceux qui conduisent Miri, la mère de Dvir, à la haine puis au désespoir mais aussi au silence et à l’abnégation de soi.

Dror Shaul axe son histoire troublante autour de thèmes récurrents : l’isolement (du groupe, de la mère, des enfants), les non-dits (la mort du père de Dvir), la supériorité du groupe face à l’individu (quand les kibboutzniks se réunissent, un drame individuel éclate). L’axe prédominant reste néanmoins cet enfant, Dvir, qui ouvre et clôt le film. Il est le symbole de la transition, celui de l’enfance à l’âge adulte, de l’innocence à la connaissance, du mensonge à la vérité. Ce thème majeur (et qui fait la force de ce film) apparaît des les premières images. L’enfant n’est rien qu’un cri sans visage aussitôt stoppé par un biberon. À la fin, les rôles s‘inversent. C’est un enfant qui ira nourrir et bercer sa mère pour mieux prendre son envol. Cette boucle marque la fin d’une spirale. L’écran fissuré au début du générique trouve à la fin, sa raison d‘être.

Comme chez beaucoup de cinéastes (Stanley Kubrick dans Shining, Jim Jarmusch dans Ghost Dog, Bong Joon-ho dans The Host), l’enfant détient ici la vérité. Il se questionne, surprend l’impensable. La caméra le suit et le spectateur découvre à travers ses yeux, le monde d’un kibboutz. Ses errances en bicyclette sont les prémices à son futur envol. Dvir est comme ce cerf-volant qu’il tient dans la main et pour lequel il recevra un prix, tiraillé, à l’image de cet arbre où il aime se reposer, entre la terre, ses racines, et le ciel, sa liberté. Tout cela s’oppose au cloisonnement des kibboutzniks, mis en scène avec subtilité par Dror Shaul. D’une part, il filme toujours ses habitants en plan serrés, en empêchant les adultes de respirer tandis que les enfants cherchent à s’évader. La caméra va rarement à l’extérieur et s’attarde longuement sur ces maisons bâties les unes contre les autres, sur le dortoir, l’école, le réfectoire, la laverie, ou la demeure de la mère de Miri. Les saisons passent et rien ne change. L’unique lieu de toutes les libertés se trouvent face au village, à l’arrêt de bus. C’est là que les gens vont et viennent, se séparent ou se retrouvent. Quand Dvir sort du kibboutz, la caméra s’écarte, les plans s’élargissent, s’envolent, les couleurs, plus chaudes, permettent d’oublier un temps la sexualité et la violence exacerbées du groupe.

La vie dans ce kibboutz est pour Miri une spirale infernale, prête à engloutir aussi son fils. A la suite du départ de son amant suisse, Dvir soutient sa mère fébrile, comme un enfant devenu presque un adulte tenant dans ses bras une adulte redevenue enfant. Les rôles s’inversent alors que la réciproque n’a jamais eu lieu. Sans arrêt, elle écoute la sonate numéro huit de Beethoven, la sombre Pathétique, une boucle infinie qui renforce ce sentiment de claustrophobie.

Au bout du compte, nombre d’exemples viennent soutenir l’injustice du groupe qui pousse les innocents à devenir coupable. Mais les faits reprochés vont bien plus loin que le kibboutz, ils peuvent s’adresser à toute société enfermée dans un système. Un environnement clos, comme Adama, est semblable au village décrit dans Le Ruban blanc ou dans Scènes de chasse en Bavière. Peu importe où nous sommes, la nature humaine n’a pas de frontières. Certes, la folie de Miri (vue par son fils) pourrait n’être que subjective. Après tout, le regard est celui d’un enfant, mais qui croire quand on est enfant, hormis sa mère ?

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