Ava
© Bac Films
Ava
    • Ava
    • France
    •  - 
    • 2017
  • Réalisation : Léa Mysius
  • Scénario : Léa Mysius, Paul Guilhaume
  • Image : Paul Guilhaume
  • Décors : Esther Mysius
  • Costumes : Élisa Ingrassia
  • Son : Yolande Decarsin, Alexis Meynet, Victor Praud
  • Montage : Pierre Deschamps
  • Producteur(s) : Jean-Louis Livi, Fanny Yvonnet
  • Production : F Comme Film, Trois Brigands Productions, Arte France Cinéma
  • Interprétation : Noée Abita (Ava), Laure Calamy (Maud), Juan Cano (Juan)
  • Distributeur : Bac Films
  • Date de sortie : 21 juin 2017
  • Durée : 1h45

Ava

réalisé par Léa Mysius

Dès ses premiers court-métrages, la jeune cinéaste issue de la Fémis Léa Mysius a toujours fait la guerre aux stéréotypes d’une enfance heureuse. Pour elle, l’âge tendre est un temps de perturbation et de cruauté où le héros se perçoit parfois comme une monstrueuse anomalie dans le paysage. Dans Les Oiseaux-tonnerre, le frère et la sœur sont de redoutables chasseurs de grives, tentés par l’inceste. Dans L’Île jaune, la relation amoureuse entre la jeune fille et le garçon défiguré débute par la méfiance et la méchanceté. Ava, son premier long métrage, commence ainsi par la silhouette inquiétante d’un grand chien noir qui se faufile à toute vitesse parmi un paysage tranquille de plage estivale. La bête s’arrête finalement pour manger une barquette de frites à même le ventre de la petite Ava, treize ans, atteinte d’une maladie qui lui fera perdre bientôt la vue. La petite, fascinée par la bête, fera tout pour le subtiliser à son propriétaire Juan, un jeune gitan aussi sombre que son animal, avant d’en tomber amoureuse. Ava est ainsi l’histoire initiatique d’une découverte à la fois sidérante et dérangeante pour la jeune ado, celle de l’animalité et du désir.

Histoire du toucher

La vue s’éteint mais le corps s’éveille. L’un des tours de force de la cinéaste est de restituer par l’image un univers sensoriel particulièrement intense. Sur la pellicule 35 mm, la lumière, les couleurs de la plage et de l’océan s’étalent brûlantes et pures comme sur une toile au couteau de Nicolas de Staël. Dans de vastes plans d’ensemble à la Antonioni où les personnages dénudés sont ainsi littéralement immergés dans un paysage enflammé, les vagues de la mer s’enroulent autour de la jeune fille nue comme une caresse, et l’on se recouvre d’abord d’argile et de colifichets avant de se transformer en joyeux Robinson braquant les passants. L’initiation d’Ava à la vie adulte est bien l’histoire d’un corps qui s’éveille au monde des sensations tactiles, en commençant par la caresse d’un chien, le plaisir du vent et de la terre contre la peau. Toujours par le sens du toucher, l’adolescente apprend l’autonomie, elle qui s’entraîne courageusement à vivre en aveugle à l’aide d’un bâton de fortune. Les yeux masqués comme une funambule de cirque, Ava part héroïquement à la découverte du monde, parmi la plage immense, du haut d’un toit ou d’un bunker. D’un trait rageur de feutre noir, elle circonscrit attentivement, sur le mur de sa chambre, le cercle de sa vision qui s’amenuise de jour en jour. C’est aussi cela qui impressionne chez cette formidable petite guerrière au regard dur : sa capacité à affronter courageusement l’adversité.

La noirceur du monde

De même que l’obscurité cerne le champ de vision d’Ava, un monde sombre et menaçant semble guetter les personnages aux abords du cadre. Ce danger, c’est bien sûr celui de la maladie, mais aussi celui des ombres de la police montée, immenses comme des monstres de conte de fée rôdant sur la plage. Par petites touches, l’intolérance d’un monde hypersécuritaire et méfiant se resserre de plus en plus autour des protagonistes, jusqu’à ce que la police s’engage dans une vraie course-poursuite suite à une fugue d’Ava. La mère de celle-ci est une autre forme d’emprise étouffante, malgré toute sa sensualité et sa joie de vivre insufflées par l’ébouriffante Laure Calamy. Intrusive, elle tend à effacer les frontières d’une relation entre adulte et enfant, prêtant à sa fille des désirs qu’elle n’a pas encore, et lui parlant de ses propres petits amis comme à une copine.

Face à cette triple oppression, Elle et Juan forment ainsi un nouveau couple à la « Bonnie and Clyde » transformant le film en road movie aventureux, où la liberté passe par un goût permanent de la prise de risque et de l’échappée. Pour suivre le jeune homme qu’elle aime, Ava n’hésite pas à dormir à la belle étoile, fugue, multiplie les hold-ups et cambriole au fond de la nuit, alors qu’elle n’y voit déjà presque plus rien. Là est le grand charme de la petite Ava : son impressionnante détermination à suivre librement son désir, fendant aveuglément l’espace du film comme une comète noire.